Cinéma – Frederick WISEMAN : Monrovia, Indiana (2019)

Monrovia est un petite ville de presque 1500 habitants, située à une centaine de kilomètres d’Indianapolis, la capitale de l’Indiana, cet état qui fait partie de la « Green belt », région d’agriculture,

C’est là que Frederick Wiseman, célèbre documentariste américain vient planter sa caméra en 2019, trois ans après l’élection de Donald Trump à la Présidence des États-Unis (le candidat a remporté 57% des voix dans cet Etat, qui vote Républicain depuis les années 1960).

Je saisis cette opportunité pour saluer ce grand homme, disparu cette année en février, qui jusqu’en 2023 nous a livré des documentaires irremplaçables sur les États-Unis principalement, mais aussi sur l’Europe, s’immisçant dans les coulisses du British Museum ou de la Comédie Française. Professeur de droit à l’origine, il bifurque finalement vers la réalisation, avec un premier opus en forme d’uppercut, « Titicut folies » (1967), dépeignant les conditions inhumaines de l’incarcération en hôpital psychiatrique. Il nous livrera ensuite une oeuvre pléthorique, au bon sens du terme, des documentaires qui balayent la société de son époque, témoin en retrait et néanmoins très engagé. Lui-même s’engage dans son oeuvre dans tous les sens du terme, il est réalisateur, scénariste et monteur à l’occasion.

Je l’ai découvert et été très touchée par « Public housing » (1997), un documentaire de plus de trois heures sur l’habitat social à Chicago et les personnes qui l’occupent.

Car ce réalisateur s’intéresse aux gens, c’est une évidence, et ne porte pas de jugement sur eux, il essaye de comprendre le fonctionnement de la société, avec un appétit de découverte qui semble illimité, Central Park à New-York, l’université, la justice, l’hôpital, les violences domestiques, le système de santé, les champs de course, les bibliothèques, il scrute la société américaine sous tous ses angles.

Ici, il procède à sa façon habituelle, de courts plans séquence très travaillés, qui alternent avec des scènes plus longues où il suit une tranche de vie, séance du conseil municipal, mariage, funérailles et autres, toutes captées sur le vif. Il reste en retrait, laissant les images et dialogues se dérouler sans lui.

Nous verrons l’immensité des plaines avec un ciel toujours bleu, un pays plat aux longues lignes droites, planté de blé qui oscille sous le soleil, avec des élevages de porc et de vaches. La mécanisation est passée par là, les machines, comme issues d’un film de science-fiction, sèment, labourent et répandent pesticides et insecticides.

Cette petite communauté prospère, s’organise autour de jolies maisons arborées et bien entretenues, dans un entre soi cultivé (la construction de 151 maisons supplémentaires fait débat au sein du conseil municipal, des intrus peut-être), dans un conservatisme qui semble tenir à distance le monde extérieur, comme pour préserver leur mode de vie.

Ce mode de vie est articulé autour de valeurs que le cinéaste va explorer ici.

La religion, d’abord, est un pilier de la communauté. Les séances du conseil municipal commencent par une prière, mariages et funérailles donnent lieu à de véritables célébrations collectives (on appréciera le passage où les jeunes mariés emboîtent une croix, montrant la soumission de la femme qui se place sous la protection de l’homme). Nous verrons également un jeune homme se faire tatouer un psaume de David. C’est une valeur qui soude les habitants.

Le nationalisme est là également, des drapeaux « stars and stripes » s’alignent devant les maisons de cette paisible bourgade. Le professeur du lycée rappelle aux élèves la gloire de l’Indiana dans les années 1920, célébré pour ses champions de basket. Il faut garder une filiation historique qui dit la grandeur de l’endroit.

La voiture et les armes sont présentes, un festival de voitures anciennes et une séquence impressionnante dans le magasin d’armes de la ville, où des seniors discutent dans des termes éminemment techniques des mérites comparés d’armes dont, nous autres Européens basiques, n’avons jamais entendu parler.

Mythologie de l’Histoire et de la famille, admiration pour les voitures et les armes, adhésion à la religion, tout est là pour nous décrire en un résumé cette communauté. Et qui nous fait mieux comprendre le vote de 2016 pour la Présidentielle (et celle de 2024, plus de 58% en faveur de Donald Trump).

C’est magnifique et fascinant.

FB