Cinémas – Frederick WISEMAN : Titicut follies (1967)

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Voilà un film dérangeant, voire insupportable à certains moments. Première oeuvre tournée par Frederick Wiseman (né en 1930), documentariste de grand talent, à qui l’on doit récemment « National Gallery » (2014) sur l’institution du même nom, et dont je citerai le magnifique « Public housing » (1998), qui donne à voir la vie quotidienne de logements sociaux à Chicago, plus de trois heures dramatiques et envoûtantes sur des femmes et des hommes habitant ces grands ensembles.

Dès ce premier opus, la marque de fabrique du réalisateur est là : il plante sa caméra pour de longs plans presque fixes, sans autre parole que celle des protagonistes et laisse l’action se dérouler, sans jamais chercher le spectaculaire, juste l’illustration de ce qu’il veut montrer. Ainsi il s’efface comme intermédiaire entre nous et les autres, ceux qu’ils filme, et nous laisse seuls juges des images que nous voyons. Ainsi aussi, il instaure une confiance qui lui permet de provoquer bien plus d’abandons que les questions intrusives présentes dans certains documentaires ; par sa neutralité, il se coule dans le milieu ambiant jusqu’à se faire presque oublier (1) et s’introduit dans le vécu des gens bien plus intimement que bien des reality shows (il est presque déplacé de le comparer à ces dernières formes filmiques, il ne boxe pas dans la même catégorie, si je peux dire…).

Ce film, dont on peut se demander comment il a réussi à le réaliser, a été interdit pendant plus de vingt ans (malgré le fait qu’il ait obtenu toutes les autorisations des parties prenantes)…

Car il nous emmène partager le quotidien des pensionnaires de Bridgewater, Massachusets, hôpital psychiatrique pour criminels, dans un voyage d’une heure vingt, qui va pourtant nous paraître infini, tellement nous allons être plongés dans l’ailleurs. Une série de tableaux contrastés nous donnent la version du documentariste sur cet enfermement si spécifique qui mêle gardiens, corps médical et aliénés – difficile de dire « patients », car nous ne savons pas bien si nous sommes face à des prisonniers ou des malades. Je vais essayer ici de vous faire partager quelques impressions ressenties à la vision de ces images.

La première chose qui m’a frappée est la nudité. Nudité des prisonniers, à qui l’on demande de se déshabiller pour des procédures de fouille ou pour la toilette, mais qui restent également nus dans leurs cellules, comme dépouillés de tout. Nudité des lieux également, carrelage froid, murs effrités, cellules sans mobilier apparent (à part peut-être des bas-flancs que nous n’apercevons pas, le réalisateur n’entrant jamais dans ces endroits). Et cela nous rappelle qu’il s’agit d’une arme de destruction (non massive😉 ), le fait de mettre l’autre à nu le place en position d’infériorité avérée, il doit se révéler dans tous ses défauts et n’a plus d’échappatoire.

Et nous glissons peu à peu vers une impression d’humiliation, dont le dépouillement vestimentaire n’était que les prémices. Car ces hommes procèdent à des ablutions intimes sous les yeux et les paroles intrusives des gardiens. Et ces derniers vont parfois plus loin, comme dans cette scène choquante où un détenu ayant laissé sa cellule en désordre se voit rappeler à l’ordre par des gardiens moqueurs et forcer de répéter indéfiniment, qu’il va la ranger (« what do you say ? I can’t hear you ») ; et ce pauvre homme se manifeste alors comme fou, de plus en plus exalté, sous les rires de ses bourreaux. Le poursuivant de leurs quolibets jusque dans sa cellule (voir l’image plus haut), ils lui demandent, comme pour le désintégrer davantage en tant qu’être humain, ce qu’il faisait avant ; et nous nous trouvons face à un ancien professeur de mathématiques… Nous pouvons penser que ces actes de mise à bas des personnes sur lesquelles ils veillent permet aux gardiens de grandir leur ego, dans une profession dure et ingrate, mais à quel prix ! Dans le même ordre d’idée s’inscrivent les « spectacles » (voir image plus haut), où des détenus costumés donnent des représentations devant leurs homologues. Il est vrai que cela peut participer d’une thérapie, mais ici ce n’est qu’un moment d’auto-célébration de l’institution, qui lui permet de se dédouaner de toute la rigueur imposée par ailleurs ; le directeur se met d’ailleurs en scène devant son « peuple », avec une auto-satisfaction perceptible. C’est une caricature qui singe à la fois le soin et l’entertainment américain.

Le film montre également cette longue hésitation sur le statut du détenu : est-il malade ou prisonnier ? Entre t-il dans le champ de la morale ou du soin ? Questions aux réponses plus que troubles ici. Nous ne voyons qu’un seul médecin officier, au milieu de nombre de gardiens (dont nous sentons qu’ils n’ont aucune formation médicale spécifique). Et celui-ci, même si nous pouvons lui reconnaître une certaine écoute (voir la scène hallucinante où un pédophile lui confie des « crimes » non avoués avant son incarcération), porte des jugements rapides et sans appel sur le bien et le mal. Nous reconnaissons bien là cette civilisation américaine puritaine…

Jetés les uns sur les autres sans ménagement dans les moments collectifs, isolés et nus dans leurs cellules, pris dans des relations humaines hostiles (que ce soit avec les gardiens, dont nous avons déjà parlé, avec le médecin, à l’écoute sélective et au jugement prompt ou avec le prêtre, qui expédie les derniers sacrements mécaniquement et à la vitesse de l’éclair), sans égard pour leurs personnes (voir les moments déjà cités sur la toilette ou l’horrible scène de l’intubation), les détenus/prisonniers/aliénés/malades se retrouvent renvoyés à eux-mêmes dans toutes leurs incapacités. Aucun espoir de s’en sortir ici (2), nous pouvons même penser que le « traitement » infligé conduit ces hommes à une dégradation aggravée ; leurs yeux hagards, leurs discours pressés et fiévreux sans cohérence, leurs états à la limite de la catatonie sont là pour en témoigner.

L’image, grainée, sculpte tout sans aucun merci, la décrépitude du lieu et des personnes n’en ressortant que davantage.

C’est une oeuvre exigeante et éprouvante, mais salutaire. A voir.

FB

Pour compléter l’état d’esprit dans lequel m’a mis ce film, je vous invite à écouter ceci  (Requiem de Verdi Lacrymosa)

(1) Oui, je sais que l’instrument de mesure perturbe la mesure, dogme de la Physique quantique, mais les interactions sont avec cette pratique réduites à leur minimum, comme nous l’allons voir…
(2) Voi qu’entrate lasciate ogni speranza – Vous qui entrez, abandonnez tout espoir – (Dante Alighieri, Il Inferno, canto III)