Nous sommes au Nigéria, en 1993, au moment d’une élection présidentielle bien mouvementée, car ce sont les premières élections libres depuis le coup d’état de 1983. Folarin, père de deux garçons de 8 et 11 ans, décide de les emmener à Lagos, la capitale, où il veut récupérer son salaire, qui ne lui a plus été versé depuis six mois.
Que dire de ce film, à part que c’est une beauté absolue qui vous transperce. Sous tous les aspects.
Le réalisateur veut nous montrer, à petites touches, son amour pour son pays ; les insuffisances de confort quotidien, nombreuses si nous les comparions à notre train de vie, se transforment en aventures ; plus d’essence dans le bus qui doit les amener à la capitale, pas de problème, il y aura une solution. Nous frôlons la vie quotidienne de là-bas par de petites notations, ces femmes qui cuisinent sur le bord de la route ou transportent toute une théorie de nourriture dans des paniers solidement arrimés sur leurs têtes, toute cette débrouillardise dans les transports, bus, voiture, motocyclette, quelques évocations fugaces de la religion. Nous faisons la connaissance de bien des aspects de ce pays, les gens, d’abord, filmés souvent en gros plans ou plans floutés furtifs emplis de tendresse. La nature luxuriante, qui entoure la maison des protagonistes de ses rythmes de vie et de mort et enveloppe les humains de son immanence mystérieuse et parfois menaçante, comme ces oiseaux qui tournoient dans le ciel bas ou cette baleine échouée sur la plage, aussitôt dépecée par mille objets tranchants. Le cinéaste a le don de faire ressortir la beauté même infime dans tout ce qu’il filme. Et de faire exister un vrai contexte, parfois en quelques plans, le pétrolier chaviré sur la plage, pour nous rappeler l’importance de la manne pétrolière, les chevaux de polo, croisés par la famille, qui évoquent fugacement une élite richissime qui a colonisé la presqu’île de Lekki.
Le père n’est pas un héros, c’est un homme ordinaire qui se bat pour des valeurs et veut les inculquer à ses enfants (magnifique Sope Dirisu). Dans cette errance où il les a entraînés, au coeur de la capitale, il leur laisse entrevoir un pan d’une vie cachée, qui semble parfois emplie de danger, au travers des relations qu’il a nouées avant son mariage ou depuis qu’il travaille à Lagos. C’est un peu comme un testament qu’il leur livre, sur fond d’élections hautement inflammables, pleines d’une tension que nous sentons parcourir toute la société à ce moment-là.
Onirique, poétique, ce film nous emporte dans une spirale de beauté, rehaussée par une superbe bande-son. Il a reçu plusieurs prix, dont la Caméra d’or mention spéciale à Cannes, ce qui est mérité.
FB
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