Cinéma – Markus SCHLEINZER : Rose (2026)

Avec un je ne sais quoi de la Jeanne d’Arc de Dreyer

« De quel humain pouvons-nous dire avec certitude qu’il est bon ou qu’il est mauvais ? Ce que nous savons, c’est qu’en chacun d’entre nous il y a prise aussi bien pour Dieu que pour le Diable. Dans nos âmes, les routes du bien et du mal se coupent et se recoupent à l’infini » – Arthur Miller, Les sorcières de Salem, 1953.

Dans la campagne allemande, à une époque indéterminée, qui semble quand même bien proche des XVIe/XVIIe siècles, Rose, une « soldate » défigurée par le long conflit auquel elle a pris part (et qui tire sûrement ses racines de la Guerre de trente ans, préfiguration d’une guerre mondiale, qui a dévasté notamment l’Allemagne entre 1618 et 1648), revient dans un village où elle est propriétaire d’une ferme. Elle est déguisée en homme, comme elle le fait depuis longtemps. Elle va prendre sa place dans la communauté au départ, puis les choses vont mal tourner.

Rose, Monsieur comme elle se fait appeler au village, c’est Sandra Hüller, à qui Justine Triet a confié en 2023 le rôle principal dans « Anatomie d’une chute », film récipiendaire de la Palme d’or à Cannes, et que nous avons pu voir la même année dans le glaçant « La zone d’intérêt » (Jonathan Glazer). Une actrice qui n’a pas peur des rôles difficiles, voire mal-aimables, auxquels elle sait donner corps avec un talent incroyable. Récompensée ici par un Ours d’argent au festival de Berlin, ce qui n’est que justice, elle domine le film et lui donne son épaisseur, soutenue par la frémissante Caro Braun, dans le rôle de Suzanna.

Dans ce récit qui puise son inspiration dans un passé imaginaire, nous voyons passer l’ombre des sorcières de Salem (1), mythe américain revitalisé dans les années 1950 par le dramaturge Arthur Miller. Est convoqué également Carl Theodor Dreyer (1889-1968), ce réalisateur danois, habitué à décrire dans une manière très austère, en noir et blanc comme ici, la rigueur imposée par la religion et dont les personnages féminins sont toutes en splendeur torturée. Nous pourrions également citer « Le ruban blanc » de Michael Haneke (Palme d’or à Cannes en 2009), sûrement une autre source d’inspiration du cinéaste.

Car dans cette histoire emplie de mystères et de religion, où nuit et brume nimbant les paysages font écho à l’obscurantisme des habitants et déterminent leur peur et l’instinct de survie qui en découle, la générosité du « soldat » ou de « l’original », comme ils l’appellent, ne vont pas peser bien lourd par rapport à sa transgression. Oubliés son héroïsme face à une ourse en furie ou son implication auprès de ses semblables.

Dans une mise en scène en noir et blanc très travaillée, le cinéaste nous livre un plaidoyer féministe, rendant hommage à ces femmes qui ont essayé de vivre une autre vie à un moment où il n’en était pas question.

(1) Série de procès tenus en Amérique du Nord à la fin du XVIIe siècle, où, sur les accusations de plusieurs jeunes filles envers des membres de la communauté, avec la bénédiction du Pasteur de l’endroit, une vingtaine de personnes, majoritairement des femmes, sont exécutées. A noter que, pour deux femmes enceintes, il a été sursis à la mise à mort jusqu’à leur accouchement.