Cinéma – Cristian MUNGIU : Fjord (2026)

poster du film Bande-annonce Fjord

Norvège, de nos jours. La famille Georghiu, père roumain, femme norvégienne et cinq enfants, quitte la Roumanie pour s’installer dans une petite ville. Chaleureusement accueillis par la petite communauté de l’endroit, ils sont intégrés rapidement ; lui, ingénieur aéronautique accepte de s’occuper de l’informatique de la Mairie, pendant que sa femme s’occupe de patients en fin de vie à l’hôpital du lieu. Un jour, une professeure remarque sur l’épaule et la joue d’une de leurs filles des marques. Elle alerte alors les services sociaux. La famille va se retrouver prise dans une procédure implacable.

De ce cinéaste, j’avoue ne rien avoir vu, même pas « Quatre mois, deux semaines, un jour », film pour lequel il avait reçu la Palme d’or à Cannes en 2007, avant d’en recevoir une deuxième cette année. Je ne pourrai donc pas faire de parallèle avec son oeuvre antérieure, je vais vous livrer mon ressenti sans historique.

La première chose qui frappe, c’est la volonté du cinéaste de nous montrer que nous évoluons tous dans un cadre culturel fermé ; qui peut varier d’un endroit à l’autre, sans pour autant qu’il y ait des bons d’un côté et des méchants de l’autre (1). Et cela même dans une société qui se pense très inclusive. Ce film nous parle de notre difficulté à nous décentrer pour accepter les autres. Et c’est passionnant.

Dans cet écosystème réduit, où ces nouveaux venus évoluent en transparence aux autres, leurs différences vont être mises à jour rapidement. Car s’ils répondent aux invitations des voisins, leur rendent service, notamment l’épouse, qui se dédie à son prochain, suivant en cela les préceptes de sa religion, ils sont comme une pièce qui peine à s’emboiter dans la construction d’ensemble. Le cinéaste, dans une grande finesse d’approche, n’oppose pas les modes de vie, il ne fait que les confronter : qui finalement a trouvé la meilleure voie de vie ? Ce couple de Norvégiens de souche, dont la grand-mère s’est jetée à l’eau, son mari ne vivant plus qu’à moitié, mutique et avec des envies suicidaires, et dont la fille expose son mal-être irruptif tout au long du récit ? Ou ce couple mixte récemment arrivé, qui impose à ses enfants une discipline stricte emplie de religion ? Nous voyons également des attentes des services sociaux qui convergent avec la religion qu’ils rejettent, se repentir, reconnaître ses torts, s’amender, accepter des formations. Tout cela est très troublant, deux convictions affrontées l’une à l’autre dans leur proximité.

L’histoire qui se déroule fragmente peu à peu nos convictions, nous ne savons plus que penser. Est-il question d’un processus légitime de protection de l’enfance ou d’un abus de droit arbitraire et kafkaïen ? Tolérance ou intolérance ? Je vous laisse le découvrir.

C’est une mise en garde salutaire contre une théorie de la liberté qui pourrait se transformer rapidement en bien-pensance et qui traverse nos sociétés parfois. Un plaidoyer pour une vraie acceptation des différences, quelle qu’elle soit et non seulement pour celles que nous avons déjà légitimées.

Dans des paysages resserrés par la neige et les risques d’avalanche va se jouer un drame humain moderne, porté par des personnages humains évoluant vers des archétypes parfois caricaturaux. Les acteurs portent le film de belle manière, je retiendrai la lumineuse interprétation de Renate Reinsve, une étoile montante, déjà remarquée l’an dernier dans « Valeur sentimentale » de Joachim Trier.

Film passionnant, qui nous prend à revers. Je recommande.

FB

(1) En incise, je voudrais dire que passer quatre ans en Chine m’a au moins appris cela. Pour prendre un exemple, vu d’Occident, nous sommes très critiques sur le fait que les familles ne veuillent pas avoir de filles et nous accolons rapidement au pays une étiquette de sexisme. Or, la réalité est qu’avec la politique de l’enfant unique, il vaut mieux avoir un garçon, qui va s’occuper de ses parents, dans un pays où la retraite est très basse, alors que la fille va entrer dans sa belle-famille et les prendre en charge à terme. C’est donc un calcul de survie qui n’a rien à voir avec ce que nous pensions. Malentendu des interprétations.