« Tomber de Charybde en Scylla »
Ce proverbe, issu de l’odyssée d’Ulysse, qui doit faire un choix entre deux maux redoutables (un monstre qui provoque des tourbillons marins capables d’engloutir des navires et un autre monstre à plusieurs têtes qui dévore les êtres passant à sa portée, inspiré par « L’Odyssée » de Christophe Nolan, m’a semblé adapté au sujet du présent film.
Mathieu, un brillant avocat d’origine turque, travaille dans un prestigieux cabinet parisien et accepte à titre exceptionnel de rendre service à un chauffeur de taxi de la communauté turque, Abdullah, sauvagement agressé par un client. Voyant là une occasion de démêler un dossier politique épineux qui peut faire sa renommée, il met au point une transaction pour résoudre les deux affaires à la fois. Mais c’est sans compter sur l’obstination du jeune Abdullah dans sa quête de justice. Un piège implacable va alors s’enclencher.
C’est un film resserré (1h30) et sans fioritures, qui nous entraîne dans un récit au cordeau, un véritable thriller où les événements s’enchaînent sans répit (et qui illustre la vérité populaire énonçant que le remède peut être pire que le mal). Nous sommes entraînés dans une réaction en chaîne kafkaïenne qui fait froid dans le dos.
Oeuvre passionnante, où s’entrecroisent plusieurs dimensions, il nous dit beaucoup sur notre époque.
Sur l’intégration des immigrés, tout d’abord, présentée sous deux angles a priori opposés. D’un côté, Matthieu, autrefois Mustafa, qui a choisi l’ascenseur social. Après avoir coupé les liens avec sa communauté et avec sa famille, il s’est créé une image lisse et passe-partout (costumes neutres et bien coupés, belle voiture) pour se fondre dans son milieu d’adoption. Et pourtant, il garde juste assez d’exotisme pour se démarquer (« Vous savez, il est arrivé en France sans papiers », dira l’épouse de son associé lors d’un dîner mondain, montrant à la fois son mérite mais aussi sa différence). Face à lui, sa famille a choisi de s’intégrer tout en conservant ses traditions d’origine, religieuses, familiales, culinaires et en développant une solidarité sans faille et parfois exclusive avec la communauté turque de Villiers-le-Bel.
Sur la corruption et les petits arrangements entre amis, dans le milieu politique, ensuite, dont le film trace une critique au vitriol en quelques scènes. Nous voyons à l’œuvre, également, brossée par petites touches, l’inégalité des chances devant la justice, selon le milieu dont on vient.
Lionel Erdogan construit avec un talent certain un personnage solitaire et tourmenté, prisonnier entre deux mondes, celui qu’il s’est choisi à grands renforts de sacrifices et auquel il ne veut pas renoncer, et son univers d’origine, qui le rattrape. L’acteur s’est fait un physique qui n’est pas sans rappeler la figure lisse et inquiétante de Christian Bale, alias Patrick Bateman dans « American Psycho » (Mary Harron, 2000).
Les seconds rôles, à commencer par Charles Berling et Lubna Azabal, sont très justes.
C’est un film haletant, à l’intrigue très efficace, que je ne peux que recommander.
FB
