Cinéma – Christopher NOLAN : L’odyssée (2026)

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Joachim Du Bellay, 1558.

 « L’odyssée » poème attribué à Homère (1) et daté du VIIIe siècle avant J.C., est l’un des textes fondateurs de la mythologie grecque (voire plus), il fait suite à « L’Illiade », mettant en scène la guerre de Troie, déclenchée par l’enlèvement d’Hélène, femme du Roi de Sparte Agamemnon, par le prince troyen Pâris. Après dix années de siège de la ville de Troie, le « rusé » Ulysse (il est décrit ainsi dans les récits) imagine comment introduire un cheval empli de guerriers dans la cité imprenable, ouvrant la voie à un succès empli de massacres.

Christopher Nolan s’attaque ici à un mythe fondateur, pour faire revivre l’errance de cet homme, qui, après la fin de la guerre, reprend la mer pour rejoindre son royaume d’Ithaque, où il a laissé Pénélope sa reine et Télémaque son fils, menacés par des prétendants à la couronne.

Ce film au long cours nous fait partager les aventures du roi-guerrier, dans des rencontres jalonnées d’épreuves, le cyclope Polyphème, la magicienne Circé (impeccable Samantha Morton), les Lestrigons géants cuirassés d’acier, Charybde et Scylla, Et puis Calypso, la nymphe qui va le retenir des années sur son île.

L’œuvre de Christopher Nolan est habitée par ces figures d’hommes qui avancent, qui vont vers quelque chose, dans une quête ontologique autour de leur propre existence ; Guy Pearce (« Memento », 2000), Christian Bale (« Batman begins », 2005), Leonardo Di Caprio (« Inception, 2010) ou Matthew Mac Conaughey (« Interstellar », 2014) sont autant de doubles de Matt Damon alias Ulysse. Des périples masculins où se cache presque toujours une figure de femme tragique, regrettée, aimée ou détestée. Ici s’ajoute également une nouvelle dimension, celle des divinités immanentes qui dirigent le monde. Athena, la protectrice d’Ulysse doit souvent lutter et négocier avec son père Zeus et son oncle Poséidon la survie de son protégé. C’est tout un réseau de forces en équilibre qui se fait jour, dans lequel les humains ne sont souvent que les jouets des Dieux, comme l’illustrera Agamemnon, membre de la famille maudite des Atrides, condamnée au meurtre et à l’inceste.

Le réalisateur sait restituer la profonde nostalgie portée par le personnage principal, qui regrette les jours heureux enfuis et a une pleine conscience de la fracture provoquée par cette guerre bestiale, une offense aux Dieux et aux Hommes que rien ne semble pouvoir effacer. Le cheval sur la plage, image spectaculaire, qui ouvre le film, devient comme un acte fondateur de ce mal absolu et reviendra hanter le héros à plusieurs reprises.

C’est un film tout en pesanteur et gravité, aspect encore accentué par une musique envoûtante et suffocante à la fois. Ces effets, qui ont pu me gêner dans certains autres opus (comme « Inception » ou « Interstellar »), épousent parfaitement l’histoire ici. On peut regretter certaines longueurs dans les scènes d’action, qui finissent par avoir un caractère répétitif, n’apportant pas grand chose de plus, mais c’est de l’ordre du détail.

Matt Damon, décidément un des grands acteurs américains du moment, est un Roi d’Ithaque plus que crédible, secondé par une distribution inégale, qui veut parfois trop suivre les règles du box-office.

C’est un voyage éprouvant et magnifique auquel nous convie le metteur en scène.

A ne pas manquer.

(1) Il reste encore bien des incertitudes sur l’attribution de l’œuvre à Homère. Je vous conseille un livre irrésistible d’Ismaïl Kadaré sur le sujet, « Le dossier H. » (1981)

FB