« Ça se passe à Manhattan dans un cœur
Il sent monter une vague des profondeurs
Pourtant j’ai des amis sans bye-bye
Du soleil, un amour, du travail
Pourquoi ces rivières
Soudain sur les joues qui coulent
Dans la fourmilière
C’est l’ultra moderne solitude »
Alain Souchon- Ultra moderne solitude (1988)
En incipit à mon propos, j’aurai pu également citer un autre auteur rêveur français, Jean-Jacques Goldman et son hit « Je marche seul » (1985) pour faire écrin à ce livre de l’écrivaine britannique Olivia Laing.
« On peut se sentir seul partout, mais la solitude qu’éprouve l’habitant d’une ville, entouré de millions de personnes, a une saveur particulière. On pourrait croire que cet état est incompatible avec la vie urbaine, la présence en masse d’autres êtres humains, et pourtant la proximité physique ne suffit pas à dissiper ce sentiment d’éloignement intérieur. Il est possible – facile, même – de se sentir esseulé et abandonné tout en vivant les uns sur les autres. La ville peut être un lieu solitaire, et l’admettre permet de comprendre que la solitude n’est pas forcément synonyme d’isolement, mais plutôt d’absence ou de manque de lien, de proximité, d’affinités : une incapacité, pour une raison ou une autre, d’éprouver le degré de camaraderie souhaité dans les relations sociales. « Situation malheureuse, comme la définit le dictionnaire, de quelqu’un qui se trouve privé de la compagnie de ses semblables ». Guère étonnant, alors, qu’elle soit portée à son paroxysme parmi la foule. »
Partie à New-York pour retrouver un homme dont elle est amoureuse et larguée sans préavis par ce dernier, l’auteure fait l’expérience de l’incommunicabilité dans cette immense ville qui pulse et qu’elle parcourt jour et nuit sans jamais rencontrer vraiment personne, restant comme en marge de la chaleur humaine de la cité.
Elle nous livre ici une magnifique réflexion sur son parcours solitaire, qui est à la fois une meurtrissure mais fait naître en même temps une pensée bouillonnante et réflexive sur le monde qu’elle habite. Comme si solitude se conjuguait avec créativité, analyse et vision d’ensemble.
C’est ce sillon qu’elle va creuser ensuite, tissant des résonances insoupçonnées entre des artistes a priori très éloignés les uns des autres et entremêlant son expérience moderne à leur vécu en un récit passionnant.
Edward Hopper, d’abord, ce peintre énigmatique qui nous fait tellement ressentir la solitude dans ses toiles colorées découpées en tons bruts où des humains se montrent à nous dans toute leur nudité émotionnelle ; il parvient même à nous faire ressentir le même sentiment d’isolement pour des bâtiments, phares ou maisons perdus comme des vigies en haut de collines vides.
Andy Warhol, le pape de la pop-culture, dont elle montre la timidité maladive et l’incapacité à se fondre dans une socialisation de base. Et qui jette dans son oeuvre toute cette horreur de la promiscuité, se réfugiant derrière des machines ou des distorsions de la réalité, quand, par exemple, au long de ses sérigraphies, il met à distance des figures populaires comme Marylin Monroe ou Liz Taylor.
Henri Darger, artiste brut atteint de troubles psychologiques, qui a vécu 43 ans dans la même chambre à Chicago, seul, avec des rituels biens précis, comme aller à la messe jusqu’à cinq fois par jour, sûrement pour se construire un équilibre dans sa vie solitaire. Il a conçu une oeuvre immense retrouvée après sa mort, au moment de vider sa tanière, et qui met en scène le monde imaginaire des « Vivian Girls ».
David Wojnarowicz, artiste multiple (peinture, collage, cinéma, photographie..), à la jeunesse très difficile, qui l’amène jusqu’à se prostituer pour survivre, Emblème du mouvement homosexuel américain, mort du SIDA avant quarante ans, il reste dans les mémoires pour des œuvres fulgurantes, telles ces photographies où il balade la silhouette d’Arthur Rimbaud dans New-York.
Klaus Nomi, ce contre-ténor allemand, surnommé le « mutant chantant », dont je me souviens personnellement de l’interprétation de l’air du froid dans l’opéra « King Arthur » d’Henry Purcell, qui promenait son allure improbable mi-marionnette, mi-acteur des années 1930 sur les scènes. Se produisant dans des cabarets de New-York, il fluctue entre musique d’opéra et rock, créant un genre nouveau. Lui aussi fut fauché avant quarante ans par le SIDA.
Et, dernière figure évoquée, un personnage mythique, Greta Garbo, cette actrice adulée, qui décide de disparaître des écrans et des mondanités à l’âge de 45 ans, et vivra le reste de sa vie dans un appartement à New-York. Des journalistes l’ont saisie dans les longues promenades qu’elle faisait dans la ville chaque jour, silhouette solitaire qui essaye de se fondre dans l’anonymat, jusqu’à sa mort à l’âge de 85 ans.
De tous ces parcours de vie, Olivia Laing cherche à extraire la substantifique moelle de la solitude, elle nous invite dans son introspection, qui la concerne aussi, pour explorer cette dimension de distance aux autres, que tous mettent en place, pour se protéger, parce qu’ils n’ont pas les codes des relations humaines, ou pour d’autres raisons. Cela nous ramène à quelque chose d’ontologique, car, quel que soit le nombre de personnes qui nous entourent, nous resteront seuls dans des moments cruciaux.
La langue est magnifique et fluide, toujours juste.
Ce livre a attendu dix ans avant qu’une traduction française (merci Gallimard) nous permette d’en découvrir la beauté étrange. Depuis, l’épidémie de Covid-19, l’intensification de l’utilisation des réseaux sociaux ont sûrement rebattu la donne (sans mentionner l’IA 😉) et rendent cet opus d’autant plus d’actualité.
A lire absolument.
FB







alors vraiment je n’aurais pas misé sur ce type de récit à priori . Rien de bien tentant pour moi mais votre critique a éveillé ma curiosité au plus haut point . L’incursion de Greta Garbo n’y est pas pour peu non plus .
merci à vous comme d’habitude