Cinéma – Antonin BAUDRY : La bataille de Gaulle (2026)

 « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France » (Charles de Gaulle in Mémoires de guerre)

Charles de Gaulle (1890-1970) est sûrement la personnalité militaire et politique française la plus emblématique du XXe siècle. Héros de la Première Guerre mondiale, considéré comme le sauveur de la France pendant la Deuxième Guerre mondiale, avant d’entamer une carrière politique qui l’amène aux plus hautes fonctions de l’Etat jusqu’en 1969.

Il ne fallait pas moins qu’un Antonin Baudry, ingénieur (Polytechnique) et littéraire (École Normale) de formation, également diplômé d’un DEA en cinéma, diplomate et scénariste de bandes dessinées, un homme aux disciplines multiples, touche à tout, à qui l’on doit le spectaculaire « Le chant du loup » (2019), et l’irrésistible « Quai d’Orsay » (2013), pour se saisir de ce sujet. S’attaquer à cette icône idéalisée jusqu’à devenir une référence pour l’ensemble des partis politiques était un vrai pari, que ses compétences multiples lui permettait a priori de relever.

Cela nécessitait de se défaire de tous les chausse-trappes du genre biopic qui guettent un tel film, la lourdeur de la reconstitution historique, la linéarité pesante d’un parcours de vie, la tentation de l’hagiographie, bref, le metteur en scène a pris bien des risques. Sans compter le défi du temps d’écran (deux fois 2h40, nous frôlons le record du Seigneur des anneaux 😉), pour dresser une oeuvre monumentale.

Nous sommes en 1940, la France va capituler bientôt. Le Général Charles de Gaulle, fidèle à sa vision de la France, dans laquelle il a été éduqué, et qui s’est déjà illustré dans la Première Guerre mondiale, décide de rompre avec le Gouvernement du Maréchal Pétain (qui était pourtant son mentor), pour partir à Londres essayer de créer un gouvernement en exil. Déchu de sa nationalité, condamné à mort par contumace par la cour martiale, séparé de sa famille, il se retrouve seul, au milieu du gué entre des Anglais qui ne le reconnaissent pas et son pays qui l’a renié. Nous allons suivre ses aventures jusqu’à décembre 1942 (pour ce premier opus).

Il est fascinant de soulever les replis de l’Histoire, surtout dans un épisode peu connu (en ce qui me concerne, dans tous les cas), même s’il s’agit de désacraliser un homme révéré pour lui rendre son humanité, avec ses faiblesses et ses forces. Personnage intransigeant, toujours dans l’action, il porte sans faillir son profond respect pour la grandeur de son pays, avec lequel il ne transigera jamais. Jusqu’à provoquer plusieurs incidents diplomatiques, incompréhensibles pour les Anglais. La caméra le suit dans de longues scènes où il arpente les couloirs diplomatiques, sans cesse en mouvement et nous sentons la force et la volonté de ce militaire de carrière, éduqué dans le respect de son pays et prêt à prendre des décisions difficiles dans ce sens, s’il le faut. Et, sans tentation hagiographique, le film rend hommage à cet homme, qui s’avère, au gré de ses prises de position, plein d’une grandeur sauvage et inflexible, parfois jusqu’à se saborder lui-même dans son patriotisme.

Le duel avec Winston Churchill, bien connu, est capté sans indulgence, d’un côté l’alcoolique stratège et de l’autre l’homme qui se pense investi d’une mission pour la France libre. Leurs échanges sont parfois plein de connivence, mais le Premier Ministre anglais recherche l’efficacité, prêt à retourner sa veste si les résultats ne sont pas là. Il ne s’agit pas ici d’une histoire d’amitié d’hommes (ce qui aurait été un écueil dans le film, le faisant pencher vers une histoire sentimentale malvenue), mais de deux forces en présence qui s’affrontent pour soupeser ce que l’une pourra apporter à l’autre. Il s’agit d’un duel de deux personnalités qui se respectent parfois et parfois se haïssent.

Nous retrouvons tout l’art d’Antonin Baudry pour mener un récit qui ne nous lâche pas pendant ces presque trois heures, nous cueillant par des scènes d’action haletantes en forme d’uppercuts (la première scène et l’épique bataille de Bir-Hakeim) et nous entraînant dans une plongée au coeur des stratégies politiques du moment. Il a l’excellente idée s’entrecroiser la trajectoire du Général avec celle d’un jeune Français, Fernand, resté en France, lui aussi révolté par l’Occupation, ce qui permet de replacer parfois le centre de gravité dans le pays qui tient tellement à coeur du premier, pour mieux saisir les prémices de la Résistance.

Je veux encore souligner la capacité du metteur en scène à construire un récit qui alterne suspense, humour, gravité, avec un rythme toujours juste. Il construit une histoire où nous sentons le souffle de l’Histoire nous balayer, sans grandiloquence, simplement sur la base du destin de quelques hommes à la fois humains et extraordinaires. Concentré sur le fil conducteur de l’histoire qu’il veut nous conter, il sait également la parsemer de notations historiques, comme l’évocation fugace de la famille du Général, dont sa fille trisomique, la mise en lumière sans exagération de l’alcoolisme de Churchill, la folie des grandeurs du Maréchal Pétain avec ses portraits immenses ; tout cela contextualise le récit sans le dénaturer.

Si tous les acteurs sont à citer, il faut faire un crédit particulier à Simon Abkarian, qui incarne le Général jusqu’à prendre son accent et ses postures, sans pour autant le caricaturer. Il nous donne à voir l’homme dans toutes ses dimensions d’autorité, de doute dans les décisions difficiles, allant jusqu’à sa remise en cause, de sacrifice à la nation.

Dans cette période où la guerre nous rattrape et où des héros inattendus surgissent, comme Volodymyr Zelensky, il est bon de se rappeler que le courage peut se faire jour à tout moment.

Bien sûr, vous vous en doutez, je vais aller voir la suite 😉

FB

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