Russie, 2022. Gleb, chef d’entreprise prospère, marié à Galina et père de Serioja, est confronté à des problèmes de main d’oeuvre, en raison de « l’Opération militaire spéciale » [sic], qui vient d’être lancée contre l’Ukraine. Déjà mis en difficulté par le départ à l’étranger de nombre de collaborateurs, il doit maintenant « livrer » une liste de noms à l’Autorité de recrutement. En parallèle, sa vie personnelle est en berne, sa femme ne lui accordant peu ou plus d’attention et son fils se réfugiant dans son existence d’adolescent.
Déjà maintes fois récompensé (c’est sûrement le seul cinéaste à avoir obtenu un prix pour chacun de ses films), Andreï Zviaguintsev décroche, avec cet opus passionnant, le Grand Prix du jury à Cannes cette année. Si nous retrouvons les belles qualités de « Faute d’amour » (2017) ou encore « Elena » (2012 – pour citer les deux films que j’ai vus de lui), le cinéaste franchit une dimension supplémentaire ici.
Du Minotaure, l’histoire emprunte la densité et la pesanteur tragiques, au sens premier du terme. Rien de léger ici, des personnages prisonniers de leur destin (le « Fatum ») et des interrelations en forme de silences pesants dès que les moments se font importants. La géographie de leur vie est aussi un enfermement en soi, dans une maison loin de tout, entourée d’une nature/barrière, forêt et rivière comme des frontières physiques (et quand le fils se laisse aller à contempler le cours de l’eau, son père le rappelle de manière péremptoire), s’ajoutant à des journées ponctuées en tout et pour tout d’aller-retours vers le bureau de Gleb ou le supermarché.
Comme le Minotaure, les personnages, faute de pouvoir se libérer par la parole, ne peuvent résister à leurs pulsions qui explosent en autant d’actes de transgression morale, dans une société déjà gangrénée par la corruption et le clientélisme. Le dénouement s’écartera de celui pensé par Claude Chabrol, pour prendre en compte le cynisme de cette dimension sociale.
Le cinéaste, porteur d’une grande culture cinématographique occidentale, adapte ici un film de Claude Chabrol (dont je tairai le titre en forme de spoiler). Et la filiation entre eux est limpide dans leur objectif, décrire une bourgeoisie qui a tout pour être heureuse vu de l’extérieur, mais qui peine à trouver un sens à sa vie, malgré l’argent et tous les services qu’il procure. Et un écosystème taiseux, qui s’étouffe dans ses non-dits malaisants.
Au travers de cette histoire, Andreï Zviaguintsev nous conte un autre effondrement, collectif, celui-là. Par petites notations qui s’accumulent tout au long du film jusqu’à en devenir un des fils rouges (c’est le cas de le dire 😉), nous voyons comment la guerre étend sur la société russe son emprise délétère, renforçant les mécanismes sociétaux dysfonctionnels déjà à l’oeuvre. C’est là une affiche de propagande en l’honneur d’un soldat mort, ici des convois de tanks qui traversent la ville, ailleurs un vétéran sans jambes dans un fauteuil roulant, vestige d’une guerre passée et prémonition de celle qui commence et aussi quelques actes d’opposition, la fuite (600 000 Russes ont quitté le pays dans les semaines qui ont suivi le début de la guerre) ou les écrits de révolte (« Nique ta guerre », un graffiti aperçu sur un pont).
Les deux histoires s’entrelacent magistralement, nous hésitons longtemps pour comprendre quel est le propos principal du film. La figure du Minotaure parcourt le film jusqu’à la fin, quand les protagonistes se rendent à Heraklion en Crête, patrie supposée du monstre antique.
Il faut évidemment parler de cette mise en scène à la fois très pensée et évidente, comme dans les autres films du metteur en scène. Je retiendrai la manière dont il cisèle l’ombre et la lumière, de manière spectaculaire dans les scènes introductives. Et également la musique minimaliste des frères Galperine (1), proche du compositeur estonien Arvo Pärt (écoutez sa pièce « Silentium » et vous comprendrez mon propos), qui ajoute quelque chose de glaçant à cet univers déjà bien froid.
A voir absolument.
FB
(1) A noter qu’ils sont moitié Ukrainiens, CQFD.

Texte magnifique, dans lequel je vois se refléter tout ce qui m’a plu dans ce film essentiel. Février 2022 devient donc la bascule, le point de non retour franchi puisque, dès lors, « rien ne sera plus comme avant » dit-on. C’est ainsi en effet que s’effondre le droit, la justice, le couple aussi. Chabrol était sarcastique, Zviaguintsev est plutôt pessimiste. Pour la morale, chacun aura à juger par soi-même.
A voir absolument, je confirme.