« Ceux qui optent pour le moindre mal tendent très vite à oublier qu’ils ont choisi le mal » Hannah Arendt
Encore un film hors-norme, décidément cet été nous donne une moisson abondante d’œuvres originales, souvent longues (presque 3h ici) et c’est justement là que réside la beauté du cinéma, nous entraîner dans des sillages inconnus alors que nous avions pensé avoir expérimenté beaucoup, déjà.
Cet opus, Emmanuel Marre le porte dans sa chair, puisqu’il met en scène ici l’histoire de ses arrière-grands-tantes parents, Henri et Paulette, qui ont traversé la Deuxième Guerre mondiale. Bourgeois ruinés par les entreprises hasardeuses d’Henri, ils cherchent les moyens de se « refaire ». Henri va donc migrer vers Vichy, en pétainiste convaincu, pour tenter d’intégrer un Ministère ; ce sera le Ministère du Travail, dans un centre de lutte contre le chômage, qui l’envoie à Limoges comme chef de l’instance.
C’est bien de collaboration dont il est question ici ; cela fait longtemps que nous n’avions pas vu un film sur ce sujet, peut-être fallait-il laisser passer quelques générations pour qu’il devienne audible (je me souviens de « Lacombe Lucien » réalisé en 1974 par le sulfureux Louis Malle, cinquante ans déjà, citons également le récent « Les rayons et les ombres » de Xavier Gianolli, et puis et puis…), là où certains pays ont affronté depuis longtemps leurs traumatismes guerriers, comme les État-Unis avec la guerre du Vietnam (« Apocalypse now » de Francis Ford Coppola est sorti en 1979, soit quatre ans après la fin du conflit) et d’autres ont fait face à leurs trahisons internes, telle l’Allemagne (« La vie des autres », Florian Henckel von Donnersmarck, 2006).
Pour nous conter cette histoire finalement assez insoutenable, le cinéaste ne se départ jamais de la neutralité la plus grande possible. Il nous montre ces gens dans la banalité quotidienne de leur vie de ronds de cuir, nous avons l’impression d’assister à un entre-soi de fonctionnaires plus ou moins zélés, qui ont à coeur leur grade, leur bureau, leur personnel, débattent entre eux de conjectures politiques, de points techniques d’application de lois infâmes (le STO), comme si tout était normal. Un des traits de génie du cinéaste est d’utiliser un vocabulaire de nos jours, « chômage partiel », « travail des femmes » et dont certains vocables nous glacent en rebond d’une Histoire que nous n’aimerions plus convoquer, « parasite », « élite », « profiteur du système », « préférence nationale ». Le héros ajoute dans ce chaudron ses théories de management, destinées à optimiser le fonctionnement. Résilience de l’administration qui s’adapte pour continuer à fonctionner sous d’autres cieux. Quelques-uns s’opposent au système, mais ils ne sont pas nombreux ici.
Et puis, il y a ces notations infimes qui nous cueillent comme un uppercut et nous font sentir toute l’ignominie de l’époque, ce magnifique appartement à Limoges, déjà meublé (« Et que l’on pourrait redécorer », dit Henri à son épouse), ces convois au départ de Toulouse, pour lesquels il faut de l’essence, avec ces calculs sordides pour savoir si 35 personnes peuvent tenir à l’intérieur d’un camion, cette évaluation physique de gens ordinaires sur une échelle de A à E, qui nous en rappelle d’autres bien plus délétères.
Décaler, c’est là aussi l’arme du metteur en scène. Transporter le récit vers des ailleurs absurdes, animer certaines scènes de morceaux de musique a priori incongrues (Opus « Live is Life », Popcorn, Alphaville « Sounds like a Melody », tous tubes des années 1970, qui mettent une certaine distance par rapport à ce que nous voyons.
Il joue également sur l’image, comme s’il n’était pas possible pour lui (et pour nous) de regarder frontalement cet épisode historique. Image au grain parfois presque flou, lumières contre-intuitives, à la fois trop lointaines ou trop proches, cadrages dignes de Polaroïds ratés des années 1970 (si je faisais preuve d’érudition, je renverrai aux décentrages dans les toiles des Impressionnistes suite à la vague d’engouement pour le Japon, mais je ne le ferai pas 😉). Cela donne beaucoup de naturel à ce que nous voyons, cette sensation d’être dans un film amateur (dont nous sentons bien sûr la très grande maîtrise) et dans un univers foutraque où il se passe pourtant bien d’horribles choses.
Presque trois heures après vous être assis dans votre siège, vous en ressortez groggy, vous avez souri voire ri à certains épisodes, tandis que se nouait votre ventre aux réminiscences des atrocités que dissimule cet affairement administratif, comme si de rien n’était.
Les comédiens sont formidables de naturel. Et Swann Arlaud, qui est de tous les plans où il trimballe sa silhouette un peu étrange, m’a fait penser aux personnages de Magritte, dans leurs costumes impeccables au milieu d’un monde absurde, est excellent.
Prix du scénario au Festival de Cannes, ce film est un puissant objet de réflexion sur notre époque, je ne peux que le recommander.
FB
