Ce dimanche, au diapason avec bien d’autres aficionados/aficionadas, j’ai fait mon chemin pour rejoindre une des multiples salles de cinéma qui donnaient toutes à la même heure, en une représentation unique « Hamlet » pièce donnée au Théâtre de l’Odéon (j’avais chois pour ma part l’UGC de Porte Maillot, ce qui m’éloignait de ma base et me donnait l’occasion d’une belle et longue promenade). En fille bizarre que je suis, j’adorais déjà le concept, des milliers de spectateurs assistant à la même performance dans tout le pays. Et puis, sous l’égide de la Comédie Française, dirigée par Ivo Van Hove, combinaison qui m’avait éblouie en 2017 dans la pièce « Les damnés », adaptée de Luigi Visconti, le spectacle promettait beaucoup (j’avoue ne pas m’être remise de la splendeur de cette dernière performance).
Hamlet. Un monument dans l’œuvre de William Shakespeare (1564-1616), un opus finalement assez à part dans les drames écrits par cet auteur, pièce glacée, désespérée et presque conceptuelle, qu’il a située dans le froid Royaume du Danemark.
Le héros, fils du défunt roi de Danemark, assiste au remariage de sa mère et de son oncle, à peine son père mort. Rongé par la vengeance, il va simuler la folie pour les confondre tous les deux, pousser son oncle à avouer le meurtre de son père et sa mère à refuser ce mariage. Au passage il sacrifiera l’amour d’Ophelia, qui se suicidera.
De cette tragédie jalonnée par bien des morts, et qui touche, dans sa sécheresse, à la philosophie de l’existence, Ivo Van Hove fait un spectacle en permanence au bord du gouffre.
Comme dans « Les damnés », les décors sont réduits au minimum, des parois et un sol nus et sombres, à peine quelques voilages qui cachent ou dévoilent les moments cruciaux (quelle belle idée de faire de ces tissus qui sculptent l’espace un linceul pour Polonius ou un voile de détresse et de pureté pour Ophelia). Les costumes sont également neutres, des habits de ville contemporains sans référence précise, sauf quand ils veulent signifier quelque chose, par exemple les comédiens grimés en costumes d’époque, subtile inversion de mise en scène, ou la panoplie de guerrier endossée par Hamlet.
Ainsi, rien ne nous distrait des corps et des visages, de leurs soubresauts parfois hideux, comme des pantins qui s’agitent sous l’emprise d’une force immanente et nous renvoient à la nudité de l’âme humaine. La mise en scène, qui cadre de près ces acteurs sur scène, accentue ce trait.
Ces humains « damnés » dès le début de la pièce, endossent les vers, parfois sublimes et parfois vulgaires de Shakespeare ; Ivo Van Hove en fait parfois exploser la forme, les émaillant d’expressions brutales modernes, tout à fait dans l’esprit de l’auteur. Il y mêle des moments musicaux qui peuvent paraître incongrus aux puristes, « Bohemian Rhapsodie » de Queens, « Death is not the end » de Nick Cave & The bad seeds, interprétés par les protagonistes dans une transe presque hallucinée. Et qui sont parfaitement en harmonie avec le propos.
Christophe Montenez, que le metteur en scène avait déjà choisi pour « Les damnés » (et qui produit actuellement un « Tartuffe » avec lui), confirme sa présence hors norme et presque animale sur scène. Avec un faux air de Kurt Cobain, il interprète Hamlet comme un ange décadent, pris de folie et isolé dans le monde qui l’entoure. Nous le regardons sombrer, s’éloigner des autres dans une puissance de désespoir incommensurable. C’est une performance d’acteur impressionnante qu’il nous donne là.
Bien sûr les autres acteurs de la Comédie Française sont au diapason pour l’accompagner, dans tout leur talent.
Pièce éprouvante et violente, sublimée par cette troupe et la mise en scène associée, c’est quelque chose dont je me souviendrai.
FB
