Littératures – Eric VUILLARD : L’ordre du jour (2017)

ordre du jour

Que voilà un livre particulier, s’il en est… Prenant pour fil de récit un moment bien particulier et dramatique, cette période exorbitante de l’histoire qui s’est déroulée entre février et mars 1938 et a marqué les premières défaillances européennes face au Nazisme. Jusque-là, la montée du parti d’Adolf Hitler était une affaire intérieure ; personne hors de l’Allemagne ne s’est vraiment impliqué dans les soubresauts vitaux de ce pays au sortir d’une guerre exténuante et humiliante en 1918 et frappé de plein fouet par cette grande crise économique venue d’Outre-Atlantique à partir de 1930… Hyper-inflation, chômage galopant, tentatives de révolution politique (Rosa Luxemburg), tous ces signes alarmants qui préfigurent une situation chaotique à venir, nul ne les voit (ou ne veut les voir).

Ce que l’auteur nous décrit ici, c’est justement ce premier conflit ouvert à l’extérieur du pays, quand Hitler, en forme de test, décide de prendre le contrôle de l’Autriche (« l’Anschluss », le « raccordement ») pour créer un royaume (un « Reich ») unissant les pays germanophones. Conflit qui fera long feu, aucune nation ne souhaitant intervenir… Ce qui confortera sûrement Hitler pour les étapes suivantes.

Sur cette trame historique, depuis longtemps défrichée par historiens de toutes obédiences, jusqu’à en établir un calendrier quasi au jour le jour, l’auteur fait oeuvre de littérature, comme pour transcender ce déroulement implacable pour lui donner une autre épaisseur. Il est toujours extrêmement intéressant, d’après moi, de confronter les disciplines, ce qui peut s’avérer bien complexe et accoucher de platitudes ou donner, comme ici, des fulgurances. Car n’oublions jamais, comme je l’ai déjà évoqué, que nous aimons, dans notre beau pays classer, ranger voire découper, ad nauseam parfois, les disciplines et leurs sujets : d’un côté par exemple l’Histoire de l’Art (où l’art l’emporte grandement sur l’histoire), de l’autre l’Histoire (où l’art est souvent peu évoqué). Mélanger les différentes approches, permettre leur perméabilité (attention, allitération ! 🙂 ) nous donne une vision nouvelle sur les événements dont il est question les enrichissant ainsi intrinsèquement.

En cent cinquante pages, découpées en chapitres conçus comme autant de petits récits clos et pourtant reliés les uns aux autres, l’auteur nous conte ces deux mois où Hitler, après avoir rallié les principaux barons industriels du pays et ainsi assuré ses arrières, se lance dans une tentative d’intimidation du Chancelier autrichien Schuschnigg pour le faire capituler, premier jalon d’un processus qui l’amènera à envahir en mars 1938 l’Autriche, victorieusement accueilli par la ferveur de la population.

A chaque page, nous sentons l’Histoire prendre chair, au gré de petites notations tellement humaines, une discussion sur Anton Bruckner, un regard jeté par la fenêtre, le menu d’un dîner Downing Street à Londres… Et nous sommes plongés ainsi dans l’urgence du moment, comme si l’écrivain avait réussi, de par son art, à restituer un peu de suspense dans ce scénario connu d’avance. Ré-humaniser cette Grande Histoire nous conduit à la ressentir avec « nos tripes » et plus seulement avec notre raison. Aller voir au revers de son fil dominant, traquer les faits divers dans les marges pour jeter sur elle une lumière différente. Au travers de la comptabilité morbide des Autrichiens qui se sont suicidés à l’arrivée des Nazis – bien loin de la liesse absolue de la population devant l’envahisseur, discours ressassé partout, de manière presque automatique -, prenant un chemin de traverse pour nous emmener Outre-Atlantique dans un magasin d’accessoires pour cinéma où trônent déjà bottes et uniformes Nazis bien avant le dénouement du conflit, pour ne citer que quelques exemples, l’écrivain introduit le décalage et la nuance dans ce qui tend à devenir une pensée unique sur les événements connus (quand les gens les connaissent, me direz-vous 🙂 ). Il fait un nécessaire pas de côté comme pour nous restituer notre liberté de penser et de comprendre que l’Histoire, comme l’Humain doivent demeurer irréductibles à la « pensée unique ».

L’auteur porte également une pensée critique sur ce qu’il analyse, il questionne par exemple les liens occultes de l’Industrie et de la Politique, dénonce les industriels qui ont employé des détenus de camp de concentration, les utilisant comme de la main d’oeuvre bon marché et les laissant mourir sans aucune pitié (1), les hommes politiques européens de l’époque qui ont laissé faire…

Tout cela dans un style de grande tenue, qui avance de manière implacable mais parfois de manière presque rêveuse.

Je lui laisserai le mot de la fin (qui est d’ailleurs extrait de la dernière page de l’opus), très éclairant de mon point de vue sur son projet :

« On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. Et on voudrait tant ne pas tomber qu’on s’arc-boute, on hurle. A coups de talon, on nous brise les doigts, à coups de bec on nous casse les dents, on nous ronge les yeux. L’abîme est bordé de hautes demeures. Et l’Histoire est là, déesse raisonnable, statue figée au milieu de la place des Fêtes, avec pour tribut, une fois l’an, des gerbes séchées de pivoines, et, en guise de pourboire, chaque jour, du pain pour les oiseaux. »

Excellent livre, qui a justement reçu le Prix Goncourt.

FB

(1) Voir l’excellent documentaire Arte de 2016, à propos de BMW :
http://www.les-docus.com/bmw-une-fortune-au-dessus-de-tout-soupcon/