Exposition : « L’art dans le jeu vidéo » (2015)

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Laurent Gapaillard, vue de Dunwall (ville où se passe le jeu « Dishonored », croisement d’Edimbourg et de Londres)

Je n’étais jamais allé dans ces nouveaux musées qui ont fleuri rive gauche de la Seine depuis peu, consacrés à des tendances de notre société, jeu, animation, design…
Nous sommes ici au coeur de la tendance actuelle, de la mode, à la jonction de la société de consommation et de « l’art », ce qui explique sûrement le prix du billet (15,50€, quand même ! Plus cher que le Louvre…). Mais bon, nous sommes prêts à tous les sacrifices pour voir quelque chose d’intéressant…

Passons sur la mise en perspective de l’exposition, assez pompeuse je dois dire, dans son parti-pris (« Dans chaque univers abordé, la richesse créative et artistique conjuguée aux technologies les plus innovantes sont aussi impressionnantes qu’attractives et positionnent presque naturellement le jeu vidéo au sommet de l’industrie culturelle mondiale » nous dit le conservateur/manager du musée en incipit). De même que le rapprochement – le télescopage aurais-je envie de dire- entre « Art » et « Jeu vidéo » est loin d’être évident ; ce hiatus, ainsi que mon inclination pour certains de ces jeux, a d’ailleurs guidé ma curiosité et mes pas vers ce treizième arrondissement de Paris, en bord de Seine, dans cet improbable « Musée d’art ludique » (1).

Tout cela défriché, reste une passionnante exposition sociologique sur la conception du jeu (il faut opérer le déplacement de l’art à la société et tout reprend son sens).

Ce qui nous est montré prend la forme de « peintures numériques », réalisées par des dessinateurs/peintres, qui utilisent papier ou le plus souvent tablettes numériques, en amont de la production d’un jeu vidéo, pour donner aux concepteurs des repères très précis sur l’ambiance, les décors et les personnages. Ces derniers ont alors pour mission de traduire ces esquisses en pixels pour construire des mondes nouveaux, imaginaires, bien que fortement ancrés dans notre environnement, comme l’exposition va nous le montrer. Ainsi, l’équipe du jeu « Tom Clancy – The division » a arpenté New-York pendant des jours, visitant jusqu’à des lieux improbables, tels que souterrains ou asiles désaffectés pour restituer l’environnement adapté (2), tels des géomètres scrutant notre monde actuel pour en extraire un futur désarticulé.

Même chose pour le jeu « Remember me » (3), qui se situe dans un Paris du futur, restitué dans ses monuments emblématiques et savamment destructuré par le savoir-faire de l’équipe en charge du jeu.

Ce sont des explorateurs auxquels nous avons à faire, qui recyclent nos images pour en faire autre chose. Ces illustrateurs existent depuis bien longtemps, nous avions fait la connaissance d’Alan Lee et de John Howe sur le tournage du « Seigneur des anneaux ». Dessinant depuis bien longtemps la Terre du Milieu, ils avaient été recrutés par Peter Jackson pour construire les décors de son film.

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The witch king, Alan Lee

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Gandalf, John Howe

Et nous comprenons que ces auteurs ne sont pas si loin, dans leur fonctionnement avec les équipes de développeurs, des ateliers d’artistes d’antan, où travaillaient ensemble un certain nombre d’artisans et d’artistes pour créer une oeuvre. Impression renforcée par les interviews (intéressantes) de ces artistes numériques, qui fréquentent les musées ; l’un d’entre eux cite JoaquÍn Sorolla y Bastida, peintre valencian du XIXe siècle (1863-1923), son inspirateur pour les lumières qu’il cherche à recréer.

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Et en regardant ces images ci-dessus, nous voyons comme une filiation entre ces artistes du XIXe siècle, qui cherchent à nous restituer un monde vraisemblable et ces illustrateurs.

Nous sommes devant des artistes qui, finalement, quoi qu’on ait pu en penser, n’ont pas coupé leurs racines, mais revendiquent leur ancrage dans la géographie de notre monde mais également dans son histoire, comme nous l’allons voir.

Car les références aux temps anciens sont multiples. Arabie sublimée pour « Prince of Persia », emprunt médiévaux pour nombre de jeux de rôle (que nous ne verrons pas ici, mais je me permet cette notation), atmosphère soviétique pour « The technomancer ». Mais également des citations plus directes, comme la Guerre de 14-18 pour « Soldats inconnus », Paris de la Révolution Française pour « Assassin’s creed ». Il est passionnant de découvrir combien ces pans de l’Histoire (plutôt de France, nous sommes dans une exposition centrée sur les studios de développement français), hante l’univers du gaming (4) ; Lucrèce Borgia, George Washington, Napoléon, autant de figures emblématiques convoquées pour rencontrer les joueurs.

Enfin, ne boudons pas notre plaisir devant les prouesses techniques qui nous sont présentées. Dessin sur tablette numérique, retouché avec virtuosité, exemple de captation de personnages réels par informatique, ensuite inclus dans l’univers du jeu (les personnages de « Beyond two souls » ont ainsi été calqués sur les acteurs Willem Dafoe et Ellen Paige), nous sommes dans de la recherche scientifique, au sens premier du terme.

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Beyons two souls – Ellen Paige

W dafoe

Beyond two souls – Willem Dafoe

Nous aurions aimé une exposition moins sage, qui adopte des médias aussi avancés que ceux qu’elle cite au lieu de se contenter d’interviews sur écrans télé et d’images présentées de manière très classique, à l’instar du film très réussi, extrait d’Assassin’s creed, qui nous transporte à Paris à la veille de la Révolution Française. Nous aurions également apprécié d’aller plus loin dans la technique, d’être transportés dans les coulisses de ces antres de création qu’elle nous fait soupçonner. Mais son centrage un peu bancal sur la notion « d’Art » empêchait sûrement toute incursion vers ce lieu.

Pour autant, j’ai passé un très bon moment. Et peut-être que je vais m’acheter un jeu !

FB

(1) Dont les précédentes expositions concernaient Marvel, les Studios Ghibli et Pixar, incarnant le surgissement improbable d’un art d’animation, esthétique certes, mais sans autre propos que d’être décoratif. Sans vouloir aller plus loin dans la définition de ce qu’est l’art, question complexe et sûrement sans réponse, je dirai que manque ici quand même à ces images, pour leur conférer ce statut, une capacité à nous faire réfléchir.
(2) Jeu « post-apocalyptique » se déroulant dans New-York, décimée par une pandémie.
(3) Autre jeu « post-apocalyptique » qui a pour décor un Paris de 2084, où les gens vendent au noir leurs souvenirs.
(4) Moi aussi je peux faire du branché😉 Et en plus cela m’évite une répétition !