Littérature – Cédric BIAGINI : L’emprise numérique (2013)

Une couverture certes un peu agressive mais qui dit son sujet

Une couverture certes un peu agressive mais qui dit son sujet

Après ma première déconvenue, dont j’ai fait récit ici même (voir article sur le livre de Jean-François Fogel et Bruno Palatino sur le blog), dans mon envie d’en savoir plus sur le numérique qui nous entoure, je viens de terminer un livre fort intéressant, engagé, à la limite du pamphlet, genre littéraire que je ne dédaigne pas s’il est assis sur quelque chose de documenté. Nous ne rencontrons plus si souvent, d’ailleurs, ces livres à thèse, qui, s’appuyant sur une culture certaine, affirment une position, que l’on peut contester, mais qui donnent à réfléchir.

C’est le cas ici avec ce livre de Cédric Biagini, dont je sais peu de choses, sinon qu’il anime les éditions « L’échappée » et écrit dans les journaux « La décroissance » et « Offensive » (voir lien : http://atheles.org/offensive/page/presentation.html), ce qui donne le ton .

Tout en gardant un oeil critique sur ce que j’étais en train de lire, je dois dire que l’ouvrage m’a permis de comprendre certaines idées que j’avais en tête sans pouvoir les formuler et les étayer suffisamment.

Fort documenté, structuré en chapitres thématiques autour de grands domaines qui sont actuellement embarqués dans le champ du numérique (le livre, l’école, le champ politique – révolutions arabes, par exemple -, le corps et bien sûr la culture et le commerce), cet essai intrusif montre l’envers d’un décor que l’on présente souvent comme idyllique lorsqu’il s’agit des nouvelles technologies. Coup de boutoir après coup de boutoir (c’est un livre guerrier), il enchaîne citations, faits et chiffres comme autant d’armes, tout cela dans une grande clarté d’architecture du raisonnement, adossée à une écriture efficace.

Sans vouloir ici donner à voir l’exhaustivité des thèses riches et nombreuses qui s’égrènent au fil des pages, je proposerai quelques items, pour moi fort justes.

Tout d’abord, l’idée que le numérique fait maintenant l’objet d’un consensus autour de la notion de progrès, avec laquelle il fait corps. Nous sommes en marche vers un monde meilleur, tout le monde l’affirme (ici surtout les grands pourvoyeurs comme Google, Apple et consorts, qui ont rangé à leurs côtés la majorité des politiques) et veut le croire (ici le reste du monde…). Ah, cette notion de progrès qui veut que nous allions toujours de l’avant, que toute découverte scientifique n’amène que des choses positives. Il suffit de voir comment l’industrie, qui nous permet de jouir de cette modernité que nous apprécions tant, abîme dans le même mouvement la terre (pollution, érosion des ressources naturelles). Que l’on me comprenne bien, je ne suis pas rétive aux avancées de la science, j’estime simplement qu’elles ne sont pas sans innocuité. Toute médaille à son revers, comme énonce fort justement le dicton.

Ainsi les nouvelles technologies numériques dont il est question ici. Elles doivent permettre aux hommes, d’après leurs apologistes, de mieux communiquer avec les autres, de s’informer sur tout en un temps immédiat, d’avoir accès à la connaissance et à la conscience politique comme jamais auparavant, bref de gagner en autonomie et en liberté d’action et de pensée. Et si vous êtes contre, ou que vous émettez simplement quelques réserves comme le souligne l’ouvrage, vous courez le risque d’être classé comme passéiste, voire rétrograde. Au-delà de ce que décrit le livre sur ce sujet, je me hasarde à émettre la réflexion suivante. Nous sommes dans une société que nous aimons à scinder entre « les enfants du web 2.0 » et les autres, c’est à dire ceux qui sont nés dans un monde sans internet et qui ont appris à s’en servir plus tard (les plus de quarante ans, environ). Cela rejoint le discours ambiant dans l’entreprise autour de la fracture entre la « génération Y » et les autres, les directeurs des ressources humaines, aidés de hordes de consultants, observant ce monde différent comme un entomologiste des insectes, et produisant kilomètres de présentations powerpoint sur le sujet… Alors nous pouvons nous demander s’il n’y a pas contradiction quand les mêmes personnes qui formulent cette opposition et qui font partie des « autres », ministres, hommes politiques ou entrepreneurs de haute volée, sont les mêmes qui décident des moyens à mettre en oeuvre pour la réduire. Puisque selon la démonstration qu’ils font eux-mêmes, ils sont censés ne pas avoir compris comment cette nouvelle génération fonctionne… A méditer😉

Internet propose d’infinies possibilités de s’instruire, des bases de données aux volumes vertigineux, la chance de s’exprimer sans contrainte et de rencontrer des personnes que nous ne croiserions jamais dans la vraie vie. C’est une ouverture sur la culture, la connaissance et le monde, dans une dimension totalement ouverte et cela, il faut le reconnaître. Mais ce n’est qu’un outil technologique. Et tout dépend de ce que nous en faisons. Or, ce que pointe cet ouvrage, ce sont les usages déviants par rapport aux finalités énoncées ci-dessus.

Combien d’entre vous (d’entre nous) se servent des nouvelles technologies de l’information pour apprendre ? Ce sont des millions (des milliards) de pages, des milliers de chaînes de télévision ou de radio accessibles en quelques clics. Plus de savoir engrangé que ne pourrait en rêver la plus grande bibliothèque du monde. Mais le format du monde numérique est peu propice à l’étude. Dans chaque fenêtre, des sollicitations multiples, liens, « pop-up » distraient l’attention du lecteur. Pour lire et assimiler, il faut du calme, permettant la méditation et la réflexion. Internet nous pousse au contraire et l’expression « surfer sur la toile » est souvent fort appropriée. Combien d’entre nous ne font que passer d’une page à l’autre, écouter à moitié un morceau de musique pour lire une demi-vidéo, puis regarder un mail qui passe, en perdant en route la motivation de ces actions ? Aller à la facilité et à la rapidité, dans une déconstruction permanente du raisonnement, voilà ce que permet également l’outil, satisfaire des plaisirs immédiats, télécharger une vidéo, aller voir un clip, chatter sur Facebook ou autre… C’est dans une dimension fort réduite que nous l’utilisons (un peu à l’instar de notre cerveau, dont d’aucuns savants nous disent que nous l’usons bien en-deçà de ses capacités réelles). Même chose pour l’e-book. Pourquoi vouloir stocker des milliers de livres sur un support, quand moins de 30% de la population lit cinq livres ou plus par an en France ? Pour avoir le choix, se décentrer de sa lecture, zapper d’une oeuvre à l’autre ? Ou dans un besoin de ré-assurance obtenu par le stockage d’une avance littéraire significative (peur de manquer) ? Je ne sais… Le fait est que nous sommes dans le « toujours plus », avides de satisfaire nos envies sans effort, envahis par le trop-plein que procure cette surabondance de sollicitations.

Autre idée qui parcourt le livre, l’articulation difficile et pourtant réelle du but culturel apparent et de l’objectif commercial plus subtil. Nous avons revêtu d’habits philanthropiques des médias qui nous ouvraient le passage vers un autre monde moderne et plus beau, tout en ne voulant pas voir que dans les coulisses oeuvraient des entreprises avec leur logique financière et leur  objectif, légitime, de profit. A cet égard, le parcours de l’entreprise « Facebook », que je vous invite à passer en revue, est assez exemplaire. Pas de critique dans mon propos (…), seulement le constat que le projet obéit à des buts divergents. Nous sommes face à la même problématique que celle qui a agité la télévision ou la radio dans les décennies précédentes. A titre d’exemple, lorsqu’en France, le Gouvernement a autorisé en 1981 les radios dites « libres » (comprendre non assujetties à l’Etat), alors que nous attendions un renouvellement des programmations, dans un esprit de découverte, elles se sont assez rapidement uniformisées autour d’objectifs de diffusion musicale à vocation commerciale (ce qui fait qu’aujourd’hui, à l’exception de certaines radios qui continuent dans le sillon des pionnières, les plus audacieuses en termes de culture, à tous les sens du terme, paraissent être celles sous tutelle de l’Etat, comme Radio France).

Ici le caractère fondamentalement ouvert du Web empêche techniquement ce resserrement uniforme. Pour autant, l’objectif commercial sous-jacent du système conduit l’internaute, malgré lui, à une focalisation sur certains sites (moteurs de recherche, « pop-up »… Et caractère grégaire de l’être humain). Nous fréquentons globalement toujours les mêmes pages, avec quelques incursions vers l’ailleurs du Web dominant.

Enfin, cet outil flatte notre ego puisque nous pouvons nous exprimer soi-disant sans contrainte et être -virtuellement- reconnu (le fameux « quart d’heure de célébrité » cité par Andy Warhol). Sans mesurer, souvent, que nous ne nous adressons pas, comme nous le pensons, à une communauté amicale réduite, nous livrons à tous vents des fragments de notre identité (numéro de carte de paiement sur les sites marchands, identité et adresse sur d’innombrables sites, pensées, réflexions et images sur réseaux sociaux et blogs, comme ici ! – je ne m’abstrais pas de mon écrit). Cela nous fait exister dans un monde ou les liens réels nous paraissent de plus en plus instables. N’y sommes nous pas pour quelque chose, en nous réfugiant dans cette mise à distance du monde ? Je vous laisse y réfléchir…

Espérons que la vraie vie reste d’actualité, les moments de réflexion, d’ennui, de vision du temps qui passe avec des pensées légères qui nous traversent, d’introspection autour d’une lecture ou de l’écoute au calme d’une musique qui nous plaît. Et aussi ces instants d’amitié dans la vraie vie, autour d’un verre ou d’un repas, sans perturbation de téléphone portable ou de recherche internet. Et ces périodes de solitude, qui nous aident à nous construire.

Et je vous incite à lire cet ouvrage en espérant qu’il vous apportera autant qu’à moi.

FB