Littérature – Rick BASS : Là où se trouvait la mer (2013)

rick bass

Il n’y a sûrement pas de hasard… Après avoir terminé « Lonesome Dove » (voir sur ce blog), j’ai ré-ouvert un livre centré sur le Montana. Cette petite partie du globe, comparée à tout le reste, aurait-elle une appétence particulière pour la littérature ? Et bien oui, puisqu’il existe une « Ecole du Montana », regroupant un certain nombre d’écrivains actuels, qui tracent avec talent un sillon à part dans la littérature nord-américaine. Parmi eux, vous pouvez connaître par exemple James Lee Burke, auteur de policiers (dont l’excellent « Dans la brume électrique avec les morts confédérés », adapté au cinéma par Bertrand Blier en 2009), mais aussi Richard Brautigan, auteur inclassable, James Crumley, à qui l’on doit un certain nombre de polars déjantés vraiment bons, Raymond Carver, magnifique peintre du mal de vivre et de la solitude habituelle, et tant d’autres. Et puis Rick Bass, dont il est question ici et qui nous offre avec ce roman un livre marquant.

C’est une littérature qui se reconnaît entre mille et dont pourtant nous avons du mal à définir la spécificité même si nous la saisissons instinctivement (ayant lu juste avant un livre du talentueux auteur français Tanguy Viel, je vois nettement le contraste entre ces deux excellents opus).

La première caractéristique est une ampleur de l’oeuvre, une sorte de souffle qui la porte de bout en bout avec un sens aigu de la narration sur le long terme. Ici, les 600 pages du livre se dévorent sans faiblesse. Un peu à l’instar des écrivains mythiques qui sont pour nous des références (en France du moins), tels Alexandre Dumas ou Emile Zola. Nous reconnaissons mieux nos écrivains hexagonaux actuels dans des ouvrages plus courts, plus ciselés. Ici un marathon, là une course de sprint. Cet fluidité de texte se retrouve aussi chez Russell Banks, excellent auteur nord-américain, ou dans les livres de Jim Harrison, son compatriote (1).

Pour autant l’écriture reste extrêmement soignée. Là où les auteurs français contemporains que j’apprécie recherchent plutôt la ciselure du texte, l’expression juste et concise, l’image qui frappe par la puissance de son expressivité, Rick Bass, à l’instar d’autres auteurs déjà cités se coule dans des phrases simples et pourtant très précises, soignant la description jusqu’au détail, et laisse se dérouler l’histoire. D’un côté l’Impressionnisme, de l’autre une sorte d’Hyperréalisme onirique.

Car cet ouvrage est une longue promenade onirique dans un monde inconnu (en tout cas de moi), le nord du Montana, où une communauté de femmes et d’hommes vit sa vie au coeur de la nature. Une nature que nous allons voir se modifier page après page sur un cycle d’une année, entre un hiver interminable et une belle saison qui émerge peu à peu jusqu’à envelopper le livre d’une atmosphère solaire. L’auteur excelle à nous raconter les petits riens qui environnent les humains, animaux, arbres, neige et gel. Et également à nous narrer la vie quotidienne de ces Robinsons enserrés dans la glace, reserrés autour des quelques sources de chaleur qui existent, tirant leur existence de ressources naturelles à l’instar des hommes des premiers âges. En guise de clin d’oeil, je dirai que c’est un livre qui pourrait alimenter la « fameuse » décroissance😉

Pour décrire cette nature, pour nous a priori hostile et finalement presque amicale, Rick Bass déploie un vocabulaire délicat qui touche juste. Nous sommes comme envoûtés par ces tableaux successifs qui prennent vie devant nos yeux, si réalistes et si éloignés de nous. Une vie différente qui nous fait rêver… C’est une des grandes forces de ce roman, d’arriver à recréer devant nous un univers tellement autre, presque issu d’un livre de science-fiction.

Un scénario fort charpenté, comme savent les construire les écrivains américains, sous-tend cette histoire naturelle. Les personnages ressemblent à des figures de saga nordique, stylisés et pourtant si présents. En osmose avec ce qui les entourent, pas plus hauts que les loups et les daims, ils tissent une épopée intemporelle qui nous emporte.

C’est un livre qui m’a fait voyager et que je recommande.

FB

(1) Si vous ne connaissez pas, je vous recommande la lecture de « Sorcier », un petit bijou.