Théâtre – Arthur SCHNITZLER : La ronde (1897)

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Arthur Schnitzler (1862-1931) est un écrivain autrichien qui a vécu à la jonction de deux époques, le XIXe siècle florissant, au coeur de l’immense Empire austro-hongrois, défait dans les premières décennies du siècle suivant sous les coups de boutoir de la Première Guerre Mondiale, enchaînant défaite militaire et crise économico-politique d’une grande ampleur. Deux époques presque inversées qui s’entrelacent dans la vie d’un homme… A l’instar d’un de ses cadets, Stefan Zweig (1881-1942), qui aura, lui, à s’affronter à toute l’horreur de la Deuxième Guerre Mondiale et n’y survivra pas (1), il participe dans cette période presque heureuse, à la construction d’une oeuvre littéraire raffinée et légère (quoique). J’ai lu plusieurs opus de cet écrivain, principalement des nouvelles ainsi que quelques romans, dont j’ai apprécié l’acuité et l’apparente frivolité.

Ici, il s’agit d’une pièce déjà adaptée en 1950 par Max Ophüls au cinéma, en un film qui ne me semble pas vraiment inoubliable ; il avait pour principal atout un défilé des comédiens français parmi les meilleurs de l’époque, Gérard Philippe, Simone Signoret, Danielle Darieux, Serge Reggiani, Simone Simon (2), Odette Joyeux, Jean-Louis Barrault…

L’argument, en effet, est simple. Un narrateur, qui s’interroge sur les circonstances de sa naissance (en transposition ici, il est né à Berlin en 1961), nous présente six couples qui vont de l’un à l’autre dans une boucle de rencontres charnelles. Soit la femme 1 a une aventure avec l’homme 1, qui lui-même a une aventure avec la femme 2, elle-même ayant une aventure avec l’homme 2, qui couche avec la femme 3, etc. Jusqu’au dernier couple formé par l’homme 5 et la femme 1. Vous me suivez ? (si non, relisez, faites un schéma, je ne sais pas, débrouillez-vous !).

Comme tous les procédés, celui-ci offre le confort d’une histoire construite d’avance, qui avance comme sur des rails ; mais ce type de récit est également sujet à un chausse-trappes éventuel, celui de provoquer l’ennui. En contre-exemple à ce risque, citons le film (chroniqué sur ce blog) « Le jour de la marmotte », qui voit le héros revivre jour après jour la même journée sans pouvoir s’en échapper et parvient à faire assez de variations autour du thème pour nous tenir en alerte jusqu’au bout.

Malheureusement ici le risque devient avéré… Après une introduction brillante portée par un très bon acteur (Louis Arene), le reste est bien inégal. Ces histoires sont plates et convenues, manquent cruellement d’esprit et d’envolée. Nous retombons sans cesse dans ce texte banal et sans intérêt. Car c’est ici la pièce qui est en cause. Et nous comprenons mieux le parti-pris de Max Ophüls, de s’adjoindre de grands comédiens pour faire de son film des scénettes juxtaposées où ils peuvent faire une sorte de « one man/woman show ».

Mais, alors que la Comédie française nous offre généralement d’excellentes prestations en matière de composition dramatique, avec une troupe soudée et au diapason, elle ne peut ici trouver son rythme pour donner le meilleur d’elle-même. Car nous ne sommes plus dans une oeuvre collective (et d’ailleurs le meilleur moment est celui où tous les acteurs dansent ensemble, figurant une soirée dans un dancing), mais dans des duos déconnectés les uns des autres, et les faiblesses de certains acteurs n’en ressortent que davantage. Nous n’en voyons que mieux, aspect positif des choses, les meilleurs d’entre eux, qui parviennent à transcender et à faire décoller ce texte sans relief. Ainsi, il faut citer Sylvia Bergé, Laurent Stocker et Hervé Pierre, excellents.

Nous en oublions la mise en scène, qui, j’avoue, m’a laissée bien perplexe. Pourquoi transposer l’histoire dans les années 1960 ? Et pourquoi citer Guy Debord dont le titre d’un documentaire « In girum imus nocte et consumimur igni » (3) habille le devant de la scène ? Tout cela reste bien obscur et apporte peu de choses à mon avis.

Bref, une « ratade », comme on dit chez moi…

FB

(1) L’écrivain juif, exilé à Londres puis au Brésil, mettra fin à ses jours en 1942, ne supportant plus les nouvelles avancées de la force nazie en Europe. Je ne peux que vous conseiller tous ses livres.
(2) Magnifique protagoniste principale du film « La féline » de Jacques Tourneur (1942), petit bijou d’angoisse…
(3) Très beau palindrome, latin en plus, qui pourrait se traduire par « nous allons en rond de nuit et nous nous consumerons par le feu ».