Littératures – Charlotte BRONTË : Villette (1853)

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Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire ici, je suis une inconditionnelle de la littérature anglaise du XIXe siècle, qui réunit une finesse d’analyse psychologique sans égale, dans la description parfois presque fiévreuse des mouvements de l’âme humaine, à une vision très fine de la société de l’époque, condition de la femme, émergence de la classe ouvrière (1) et stabilité sociale de l’aristocratie.

J’ai déjà pu sur mon blog m’essayer à écrire sur un auteur que j’admire vraiment, Jane Austen (voir l’article), je m’attaque ici à un objet bizarre, soit une fratrie, les soeurs Brontë, fulgurantes étoiles littéraires trop tôt disparues, qui nous ont laissé quelques chefs d’oeuvre que nous n’avons pas fini d’explorer.

Soit trois soeurs et un frère, Charlotte, Emily, Anne et Branwell, issus d’une famille de six enfants, dont les deux aînées sont mortes après un passage par le pensionnat de Cowan Bridge, vraisemblablement de tuberculose, respectivement âgées de 10 et 11 ans. Leur mère décède à l’âge de 38 ans, en 1821, laissant six petits enfants (de un à sept ans) à la charge du père. C’est donc une éducation rude que reçoivent ces enfants (Charlotte et Emily sont également passées à Cowan Bridge) dans une atmosphère cernée par la mort.

Et pourtant, et pourtant… Sans aucune perspective sociale, dans cette Angleterre du XIXe siècle où les classes existent vraiment et ne permettent pas de mésalliance, elles vont faire leur chemin d’écrivain, au travers de vies faites de travail subordonné à d’autres (gouvernante, professeur…) jusqu’à devenir des auteurs à succès, avant de mourir prématurément (Charlotte à 39 ans en 1855, Emily à 30 ans en 1848 et Anne à 29 ans en 1849).

Pour ne citer que leurs oeuvres majeures, disons :

  • Les Hauts de Hurlevent (Wuthering heights, Emily, 1847)
  • Jane Eyre (Charlotte, 1847)
  • La recluse de Wildfell Hall (The tenant of Wildfell Hall, Anne, 1848)

Au travers de ces ouvrages, courageux et originaux, chacune aborde les questions de la condition féminine, des classes sociales et de leur clivage, tout cela avec une sensibilité exacerbée, au travers d’une autobiographie qui ne dit pas toujours son nom.

Villette, roman de Charlotte Brontë paru en 1853, est emblématique à ce titre. Une jeune femme, Lucy Snowe, seule et sans fortune et ne se considérant pas particulièrement attirante (le roman est écrit à la première personne) finit par échouer en Belgique, dans la ville de Villette (Bruxelles transposée) où elle est recueillie par Madame Beck, qui tient un pensionnat pour jeunes filles, dans lequel elle va l’engager comme professeur. Lucy va frayer d’une part avec les habitants du pensionnat, professeurs et élèves, et d’autre avec un médecin et sa mère, qui s’avère être sa marraine, d’une catégorie bien plus aisée. S’ensuivront des intrigues sentimentales auxquelles elle sera mêlée d’une manière ou d’une autre.

Ce qui est extrêmement émouvant dans ce livre, c’est le regard sans fard que l’héroïne jette sur elle-même d’abord, et par ricochet sur les autres ; c’est une sincérité presque absolue que nous sentons ici. Et qui nous conte le destin d’une jeune femme « mal classée », c’est à dire d’un niveau intellectuel et d’une éducation supérieure à la moyenne mais dont le rang ne lui permet pas d’accéder aux hautes classes. Sans beauté (c’est ainsi qu’elle se décrit), elle ne peut pas non plus faire assaut de ses charmes physiques pour prétendre épouser un homme noble (à l’opposé de Ginevra Fanshawe, une de ses élèves, belle évaporée toute tendue vers un seul but, se faire une place).

De cette personne sensible (et forte à la fois), plongée dans ce monde dans lequel elle a du mal à s’insérer, l’auteur nous décrit avec une acuité impitoyable les états d’âme. Et c’est d’une force stupéfiante. En exemple, lorsqu’elle nous raconte son ressenti, quand, laissée à elle-même dans cette pension de Belgique au moment des vacances, elle finit par se rendre malade à force de solitude. Ou quand elle se retrouve face à cette figure, proche d’après moi d’un pervers narcissique, le professeur Paul-Emmanuel, qui exerce sur elle une domination égotiste mêlée d’une grande affection. Elle est alors toute en déroute, en interrogation, que nous partageons avec elle au fil des pages. Nous pouvons sentir une âme presque à nu, dont ne nous sont épargnées aucune des meurtrissures. Et en même temps d’une grande humilité, sachant fort bien où elle doit être d’après les codes sociaux de l’époque.

Depuis cette place un peu particulière qui lui est assignée, elle se révèle une excellente peintre de ce qui l’entoure, à la fois d’elle-même comme nous l’avons dit, et également des sentiments et mouvements des gens qui l’entourent. Témoin en retrait, résigné à sa vie de spectatrice et néanmoins pleine de fougue, elle nous décrit les évènements mêmes mineurs qui se produisent autour d’elle avec une acuité pleine de fièvre et de lucidité à la fois.

Témoin et balise de cette littérature anglaise du XIXe siècle, si subtile et animée, ce roman est à lire si vous aimez ce genre anglais qui me tient tellement à coeur. Inutile d’ajouter que j’ai adoré, et pourtant je l’ajoute !😉

FB

(1) Ouvrage emblématique pour moi sur le sujet, « Nord et Sud » d’Elizabeth Gaskell (1854).