Cinéma – Jean-Paul SALOME : L’affaire Bojarski (2026)



 « Vous connaissez mes pouvoirs, mon cher Watson, et pourtant, au bout de trois mois, j’ai été forcé de confesser que j’avais enfin rencontré un adversaire qui était mon égal sur le plan intellectuel » –

Sherlock Holmes, à propos de Moriarty dans « Le dernier problème », 1891

Le film débute par une introduction musclée, digne des polars français d’avant notre siècle. 1951, près de Paris, une voiture est prise en chasse par des malfrats, parmi lesquels un certain Jan Bojarski, pour mettre la main sur une cargaison de papier. Cinq morts, dans une échauffourée sanglante, une scène d’ouverture en forme d’uppercut.

Retour arrière, Jan Bojarski, transfuge polonais ayant réussi à rallier la France pendant que les Allemands font un carnage dans son pays natal, se spécialise dans les faux papiers. Nous le croisons en 1943 à Lyon, où il essaye de percer comme ingénieur, c’est un inventeur génial mais qui peine à se faire reconnaître dans une France assez peu propice aux étrangers, même rescapés de la guerre, disons-le ; il rencontre là sa femme, Suzanne avec laquelle il fonde un foyer. Après bien des tentatives repoussées pour faire valider ses inventions, il finit par accepter au début des années cinquante, de mettre ses incroyables capacités de graveur au service de la fabrication de fausse monnaie. Nous allons suivre son parcours de faussaire sur le long terme, ainsi que les efforts d’un policier, le Commissaire Mattei (Bastien Bouillon), pour le faire tomber.

Il y a bien des choses à dire sur ce film, plus profond qu’il ne pourrait y paraître, c’est une intrigue qui nous entraîne sur plus de deux heures sans temps mort dans une enquête policière au long cours, mais cette réussite s’appuie sur plusieurs dimensions.

Un sens de la narration affirmé, tout d’abord, qui sait où s’attarder, dans quels replis du récit il faut mettre l’accent. Tout cela est fluide. Dans une reconstitution historique ajustée, sans ostentation mais fidèle. Portée par des acteurs bien campés dans leur rôle : Reda Kateb (Jan Bojarski), Bastien Bouillon (le commissaire Mattei) et Sara Giraudeau (Suzanne Bojarski) sont parfaits, je ferai une mention particulière à la délicatesse des rapports entre Bojarski et son épouse, scènes magnifiques d’un couple amoureux. D’excellents acteurs, bien que l’on puisse se demander à bon escient s’il est possible de nos jours de faire un film français sans Bastien Bouillon (5 films à son actif en 2025 et l’année 2026 semble être sur la même trajectoire) 😉 (1)

En filigrane de cette enquête policière au cordeau, se fait jour le portrait d’un homme déraciné, ayant fui sa patrie jusqu’à perdre son identité, qui se retrouve dans un autre pays où il ne peut que louvoyer dans les zones d’ombre, comme un homme qui n’a plus d’existence. Le cinéaste souligne cela par les effets de lumière, grisaille, brouillard et nuit quand il s’agit de Bojarski ; pleine lumière quand le commissaire est en scène.

Pour cet homme saisi dans sa vie par la violence de la Deuxième Guerre mondiale et la nécessité de s’expatrier contre son gré, la différence entre le bien et le mal s’est faite plus floue (et la même chose pour son camarade d’immigration, qui se plonge dans le trafic d’armes ; il gardera un vrai sens moral par rapport à ce dernier en mettant fin à leur relation). Devant ce pays qui refuse de le reconnaître dans ses capacités d’ingénieur/inventeur, il va choisir une autre voie pour faire valoir ses qualités et assurer le bien-être de sa famille.

Traînent ici des réminiscences des « Duellistes » (Ridley Scott, 1977) ou de l’affrontement de Sherlock Holmes avec Moriarty, pour la traque au long cours ; mais aussi de Jean-Pierre Melville pour certaines scènes nerveuses qui fleurent bon le solide polar à l’ancienne (2).

Notons que ce film est inspiré d’une histoire vraie, et que les billets « Bojarski » se vendent désormais à des prix défiant l’imagination. Comme un juste retour des choses.

Un très bon film.

FB

(1) Ne vous méprenez pas, j’ai découvert Bastien Bouillon dans « Partir un jour » (2025) et il m’a impressionnée par sa présence. Je voulais seulement souligner le sur-emploi de certains acteurs, à l’instar de Pierre Niney ou de Laurent Laffite dans le cinéma français.
(2) Notons que dans « Le cercle rouge » (1970), le policier s’appelle également Mattei.