Cinéma – Zeki DEMIRKUBUZ : Hayat (2026)

Décidément, le cinéma turc est talentueux, et parcouru au travers des générations par le sujet de la condition féminine. En 1982, les cinéastes Yilmaz Güney et Serif Gören nous en donnaient à voir quelques facettes dans un film dur, « Yol », dans lequel nous suivions cinq détenus pendant une permission. Plus près de nous, pour en citer un autre, le merveilleux (et dur lui aussi) « Mustang » réalisé par Deniz Gamze Ergüven, une jeune cinéaste trentenaire à l’époque, où nous suivons la mise en contrainte de cinq sœurs parvenues à l’âge adulte et qui doivent abandonner leurs rêves de liberté d’enfance (voir article sur ce blog : https://rue2provence.com/2015/07/20/cinemas-deniz-gamze-erguven-mustang-2015/).

Ici, nous sommes en 2026 et, même si les choses semblent avoir un peu changé, subsiste encore une vraie précarité de la vie des femmes, soumises à leur père puis à leur mari. Le souffle de liberté qui a enveloppé les femmes turques dans les années d’après-guerre, surtout dans les grandes villes, semble avoir perdu de sa puissance (je vous renvoie au magnifique livre d’Orhan Pamuk « Istanbul », publié en 2003 par ce récipiendaire du Prix Nobel de littérature, il montre bien l’amélioration de la condition féminine qui a accompagné l’occidentalisation de la capitale).

Hicran, contrainte à un mariage forcé, s’enfuit de son village. Son fiancé Riza la recherche à Istanbul pour essayer de comprendre pourquoi elle est partie à la veille de son mariage. Cette première partie, centrée autour de ce fiancé et de sa vie quotidienne de boulanger, dans l’échoppe qu’il tient avec son grand-père, fait apparaître une femme mystérieuse et absente, dont nous ne verrons qu’une photographie.

Car Hicran a décidé de disparaître, prête à toutes les extrémités pour éviter la vie qu’on lui impose. Elle veut la liberté, la liberté de choisir sa vie, quitte à braver la violence de son père, qui veut la tuer, estimant qu’elle l’a déshonoré. Elle va ensuite se résigner à une existence programmée, qui la laisse vide à l’intérieur, retranchée en elle-même pour échapper à la réalité. Jusqu’à un retournement final.

C’est une très belle histoire qui nous est contée ici, avec une relation à la temporalité tout à fait particulière. Elle s’inscrit dans un temps long pour le spectateur (2h40), et à l’écran, se construit sous forme de temps longs ou courts qui nous déroutent. Par exemple, alors que nous pensons que Riza n’est arrivé à Istanbul que depuis quelques jours, il s’avère qu’il est là depuis des mois ; certains épisodes cruciaux sont passés sous silence entre deux scènes et nous nous rattrapons grâce aux dialogues de la scène suivante. Étonnante cette manière de comprimer le temps, ou de le dilater dans des moments longs et presque contemplatifs. Tout cela crée une forme de suspense, jalonné de fausses pistes, en forme de puzzle, presque envoûtant.

Illuminé par la présence solaire de Miray Daner (Hicran), le film nous accroche pour ne plus nous lâcher.

FB

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