Cinéma – Rodrigo SOROGOYEN : L’être aimé (2026)

Décidément, les histoires familiales dans le milieu du cinéma ont le vent en poupe. Après le magnifique « Valeur sentimentale » (Joachim Trier, 2025), qui nous venait du Danemark, un autre cinéaste européen explore ici les relations difficiles entre un père cinéaste et sa fille. Il y a de vraies lignes communes entre les deux opus, le père est parti, abandonnant la mère, il s’est refait une autre vie et à l’âge mûr, au faîte de sa gloire, revient vers sa fille, une jeune adulte, pour tenter de renouer des liens maintenant absents mais aussi la pousser dans ses retranchements de vie. Chacun des deux personnages masculins est un démiurge, une personnalité écrasante qui a fait son chemin sans regret. L’enjeu va être de nous montrer comment les relations peuvent se rétablir ou non entre ces deux personnages aux trajectoires de vie peu compatibles a priori.

Esteban Martinez, réalisateur aux multiples récompenses, revient en Espagne après une longue absence, pour tourner un film, et offre à sa fille Emilia, qu’il n’a pas vu depuis plus de dix ans, le rôle titre féminin, lui offrant une opportunité de carrière insoupçonnée. C’est une manière pour lui de reconnaître son talent mais aussi (et surtout) de se racheter de sa désertion. Pour ce film, il va choisir un thème et un lieu bien loin de ses sujets habituels, tournant au Sahara Occidental, un endroit où l’on a abandonné les gens, comme le dit sa fille (en résonance avec l’abandon de sa fille ?).

Ne vous attendez surtout pas à un récit limpide et larmoyant, de type Hollywood grand public, où tout avancerait vers une réconciliation finale pleine de coeurs roses et de sirop sucré, ce film n’est pas un film plaisant, il est même parfois dérangeant, tout en arêtes, à l’instar de la rugosité du personnage principal, même s’il peut être presque tendre à certains moments.

« You can’t pretend a movie can fix everything » dit Marina (Marina Foïs) à Esteban. Même si le cinéma peut avoir le don de nous faire rêver et nous amener à transcender notre quotidien, il ne peut transformer à lui seul les relations intimes de ce père et de sa fille. Les deux installent a force d’échanges parfois raisonnables et parfois violents, un cadre de travail entre le réalisateur et son actrice ; aller au-delà va s’avérer bien difficile.

L’excellent Javier Bardem campe un personnage magnétique et le fait évoluer de manière subtile au long de l’oeuvre. De ce père aimant, inquiet, à l’affût de sa fille (qu’il observe sans cesse), tel que nous découvrons au début (magnifique scène initiale dans un restaurant), il va révéler le côté sombre et dur ; qui culminera dans une scène hallucinante de tournage, au milieu du film. Elle, de son côté, (sensible Victoria Luengo), demeure insaisissable, silencieuse, s’évadant dans la musique de ses écouteurs, dans de longues randonnées solitaires dans le désert, dans la cigarette et l’alcool, captée au diapason par la caméra, moitié ombre moitié lumière, s’effaçant en partie dans les ombres alentours. Deux personnages félés par l’existence qui ne savent plus restaurer une relation, entre admiration éperdue et violence des reproches. Et plus ils sont captés en gros plan, moins nous avons l’impression de les comprendre.

Les longues scènes, mises en lumière de très belle manière, je dois le souligner, accrochent par leur sens de la narration et leurs dialogues naturels.

Nous ne ressentirons pas ici la magie d’un film en train de se faire, comme dans « La nuit américaine » (François Truffaut 1973), toute notre attention étant absorbée dans cette relation hors-norme entre les deux personnages.

Film à voir absolument.

FB