Cinémas -Whit STILLMAN : Love and friendship (2016)

love and friendship 1

Voilà encore un succès du marketing d’image. Si vous voyez un logo montrant une pomme à moitié croquée, vous allez penser automatiquement « Apple ». Et bien dans le cinéma, c’est la même chose. Voyez l’affiche ci-dessus : caractères d’imprimerie suggérant à la fois l’élégance et les temps anciens, personnages en costume, devant un château anglais, sur des registres spatiaux décalés, la femme devant… Bon sang, mais c’est bien sûr, nous sommes dans une adaptation de Jane Austen ! Comme vous pouvez le voir ci-dessous sur les affiches de téléfilms de la BBC inspirés de l’oeuvre de ce grand auteur.

Disons tout d’abord que j’adore cette femme subtile, que j’ai lue et relue, pour les histoires sentimentales contrariées qu’elle dépeint, certes, mais surtout pour la finesse de la description qu’elle fait de la condition féminine au début du XVIIIe siècle en Angleterre (voir mon article sur elle sur ce blog). J’ai également trouvé la majorité des adaptations réalisées par la BBC fort réussies, et j’incluerai également le film d’Ang Lee « Raison et sentiments » (1995) délicat et accompli (1).

Après le formidable succès de l’adaptation d’Ang Lee, suivi d’un tardif engouement pour la version de « Orgueil et préjugés » produit par la BBC en 1995, revenu en pleine lumière après « Le journal de Bridget Jones » (2001) qui exploitait une partie de l’histoire et reprenait les protagonistes masculins des deux films cités précédemment (Colin Firth et Hugh Grant), induisant ainsi une correspondance directe avec eux, nous avons assisté à une récupération de l’oeuvre de l’écrivain, avec plus ou moins de bonheur, comme si elle devenait une assurance de box office. Nous avons notamment eu droit au sommet de l’horreur pour moi, « Austenland » (Jerusha Hess, 2013), produit rose bonbon et sirupeux, comédie romantique (?) formatée par le système américain pour ne plus ressembler à rien d’autre qu’à un produit packagé et trop sucré (2).

Ici, pour en revenir au film que je suis censée chroniquer, le cinéaste s’est emparé d’une oeuvre de jeunesse de Jane Austen, tout à fait particulière, car elle décrit les agissements d’une femme égoïste et intrigante, ce qui n’est pas commun dans ses autres ouvrages. Lady Susan est une veuve séduisante qui ne fait pas son âge et va manipuler les personnes de son entourage, y compris sa propre fille, pour arriver à ses fins, à savoir s’assurer un revenu et continuer à fréquenter l’homme pour lequel elle a un coup de coeur. L’irruption d’une telle personnalité dans l’univers policé qui est en général celui de l’écrivain est assez fascinant ; hiatus de deux mondes qui nous est donné à voir ici.

Alors que dire de cette adaptation ? C’est un joli moment, car tout est joli ici, les châteaux sont tellement anglais, avec toute cette verdure qui les entoure, intérieurs raffinés où tout est pensé…   Et les costumes ! Riches, étincelants de dentelle, satin et damassé, coupés impeccables… Nous pourrions quand même objecter qu’il ne s’agit pas du tout de la mode de l’époque, mais plutôt d’un idéal costumier recomposé, mi-XVIII e siècle/mi-fin du XIXe siècle, mais je suis sûre que vous me traiteriez de puriste, donc je m’abstiens !🙂

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Pour en revenir à mon propos initial (que vous n’aviez pas perdu de vue, j’en suis sûre !), nous sommes ici dans un objet formaté, très bien fait, qui correspond exactement à ce que nous attendons, mis en appétit par le marketing évoqué ci-dessus. Décors, vêtements, jeu des acteurs, les ingrédients sont réunis pour un film sage et « qui ne sort pas de la boîte »(3). Il se regarde sans ennui, sans frisson d’excitation non plus, correspondant exactement à ce qu’il veut être.

Enfin, parlons des acteurs, ou plutôt de Kate Beckinsale car les autres, Stephen Fry y compris (4) ne sont que des faire-valoir. Comme il s’agit d’une bonne actrice anglaise à la base (bien que s’étant fourvoyée de mon point de vue dans bien des superproductions indigentes, cf. « Underworld » de Len Wiseman, 2003), elle prend l’ascendant et donne une belle prestation ici.

Et notons également l’utilisation de la musique, tellement évidente : Henry Purcell, bien sûr, mais aussi d’autres morceaux (que je n’ai pas tous reconnus, mais il n’y avait pas de crédits dans la bande annonce, ce qui renforce mon propos), utilisés ici pour servir de contrepoint évident, presque pavlovien à ce que nous voyons (du genre : gens en costume du XIXe = château anglais = Purcell ou Mozart). Et, indice supplémentaire de cette instrumentalisation de cette musique si belle, la magnifique aria de « Cosi fan tutte » de Mozart, « Soave sia il vento » a été tronquée ! Je vous la livre ci-après en intégralité pour réparer cette injustice.

Bref, que dire ? Si vous voulez voir une comédie sentimentale bien dans le cadre, allez-y ; si vous êtes amoureux de Jane Austen, abstenez-vous.

FB

(1) Porté par les remarquables actrices Emma Thompson et Kate Winslet.
(2) Ne cherchez surtout par la dimension sociale dans le film ; pour ma part je suis toujours à la recherche d’une histoire sentimentale un peu subtile et je n’ai toujours pas trouvé…
(3) En référence à la célèbre expression anglaise « think out of the box », soit : faites preuve de créativité.
(4) Souvenez-vous de Peter’s friend (Kenneth Brannagh, 1992).