Cinémas – Ladj LY : Les misérables (2019)

les misérables

Alors avant de parler du film, commençons par le début… Sa sortie intervient dans une atmosphère pré-insurrectionnelle. L’affaire du voile, pathétique de mon point de vue, mais qui a quand même conduit à faire une loi (?? ), toutes ces nouvelles sur le rapatriement des djihadistes français depuis la Syrie ou la Turquie, ces grèves de plusieurs services publics annoncés pour le 5 décembre avec en toile de fond la résurgence ces gilets jaunes, la montée du Front National (euh, pardon du Rassemblement national, je n’arrive pas vraiment à les distinguer)… Tout cela ne contribue pas à porter un regard neutre sur ce qui nous est montré ici.

Et il faut se débarrasser de tous ces oripeaux de débat public inutile et qui ne fait qu’inciter à la violence et au contresens, pour profiter en lucidité de cet opus.

Car le cinéaste nous emmène dans une cité des alentours de Paris, Montfermeil, à trente kilomètres du centre de Paris, notre capitale, notre ville lumière, si proche et pourtant si loin. Ici, la vie est différente, bien que la distance soit si minime. Nous sommes dans une économie de la survie, dans des environnements défoncés, des services publics qui ont fait la malle, des hypothèses de vie avec peu d’avenir… Mais aussi au coeur d’une solidarité qui se fait parfois dans la violence, certes, mais qui existe.

Bien des oeuillères doivent être ôtées ici, par nous, qui aimons placer les choses/gens/événements dans des cases (ah, la taxinomie !) en les polarisant au passage, bien ou mal… La « Banlieue » est devenue en France un concept qui entraîne sur son passage une aura négative, les voyous, les gens pas de chez nous, la radicalisation, l’illettrisme, la drogue, les viols et tournantes, et cela depuis très longtemps. Et sans écouter les voix des travailleurs sociaux, des habitants, des employés qui essayent de dire autre chose (honte aux médias, au passage), que ce sont aussi des lieux de vie, des endroits où les gens essayent de s’en sortir en gardant leur dignité, malgré la dégringolade d’indicateurs négatifs qui les stigmatisent (taux de chômage, taux de délinquance…) et les font replonger dans le néant de la non intégration.

Le film de Mathieu Kassovitz, « La haine » réalisé en 1995, avait été comme un électrochoc, qui ramenait ces populations oubliées et presque niées au devant de la scène, mais dans la violence. Il fallait sûrement cela pour que l’opinion publique reçoive comme une décharge électrique en forme de prise de conscience.

Car nous avons tendance en France (je ne sais pas si c’est la même chose ailleurs, je n’ai pas d’information sur le sujet), à cloisonner les choses pour garder notre petite vie à l’abri. Ainsi, si je ne vois pas ce qui se passe autour de moi, je suis finalement protégé. Et nous sommes dans un pays hydrocéphale, fruit d’une centralisation extrême dans laquelle Paris devient l’hypercentre du pays, où se concentrent les élites, les cursus de formation des élites et tous ceux qui font l’opinion publique. Quitte à ne plus comprendre ce qui se passe ailleurs, dans des lieux différents, les campagnes, les banlieues, et à être totalement désarçonnés par des mouvements comme celui des gilets jaunes, ou par les émeutes des banlieues de 2005, dont le berceau a été les villes de Montfermeil et de Clichy-sous-Bois.

Ce qui nous ramène (après un long détour sociologique, certes 😉 ) au film qui fait l’objet de cette chronique. Une fois posé cet incipit qui me paraissait nécessaire, nous pouvons lucidement nous intéresser à lui.

Nous sommes à Montfermeil, comme déjà cité, où Stéphane Ruiz vient de prendre ses fonctions dans le commissariat ; il est intégré à l’équipe de Chris et Gwada et commence à prendre ses marques dans le quartier. Tout va se jouer sur deux journées, pendant lesquelles un certain nombre d’incidents vont amener à une situation de violence insoupçonnée.

Au travers de cet opus ramassé (une heure et demie) et très nerveux, nous passons au travers de la vie de cette banlieue, à la fois emplie de violence latente (drogue, radicalisation, armes) et d’existence normale. C’est cela que le cinéaste essaye de nous dire, en nous montrant par exemple des pères qui n’ont pas abdiqué leur pouvoir paternel, des jeunes filles qui réagissent sainement à des écarts masculins, des gestes de solidarité entre « corporations » (? le mot est-il assez neutre ?), des mères qui tiennent leurs foyers et leur progéniture. Tout cela est beaucoup plus nuancé que l’image stéréotypée et manichéenne que veulent  bien nous renvoyer les médias.

Même si l’escalade de violence qui va s’emparer de la ville répond à nos pensées toutes faites, j’ai trouvé le film d’une grande nuance, eu égard au sujet brûlant qu’il aborde.

Le récit est rythmé et bien mené, les acteurs sont excellents, je donnerai une mention spéciale à Alexis Manenti, en Chris, ce policier cow-boy, assez détestable au premier abord, mais qui ne fait que se protéger dans un univers qui peut devenir très agressif.

Excellent film, vraiment. Si on se dégage de la politisation ambiante.

FB