Cinéma – Guillermo DEL TORO : La forme de l’eau (2018)

la forme de l'eau

Guillermo Del Toro, cinéaste mexicain, nous avait impressionné avec le (très violent) « Labyrinthe de Pan » en 2006 ; de lui j’avais également apprécié « Pacific rim » (2012), même si ce film ne peut se comparer au premier (je n’avais pas fait l’unanimité dans mon entourage à ce sujet…).

Ici, il nous revient avec une oeuvre ambitieuse, qui a décroché maintes récompenses (2 Golden Globes, 3 Oscars et Lion d’or à Venise) et qui nous raconte l’histoire d’Elisa,  muette de naissance, femme de ménage dans un centre de recherche de l’armée, confidentiel défense, dans lequel elle va rencontrer une créature marine non identifiée, avec laquelle elle va nouer des liens très forts, tout cela sur fond de Guerre froide (nous sommes dans les années 1950).

Elisa, c’est Sally Hawkins, inoubliable en Poppy dans « Be happy » de Mike Leigh (2008) et dont nous avons croisé le chemin dans plusieurs adaptations de romans anglais du XIXe siècle. Nous retrouvons ici la jeune femme à fleur de peau mais également décidée et courageuse que nous avions déjà vue. Elle met toute sa sensibilité au service du film et nous livre une belle prestation, faisant presque l’opposé avec Michael Shannon, qui campe un personnage grossier, cynique et raciste (également remarquable dans son rôle).

Le film s’ouvre sur une atmosphère de conte de fées moderne, la voix off nous parle d’ailleurs de prince, de princesse et de monstre, comme pour mieux souligner le sujet. Nous verrons dans les premières scènes des ballons, un gros gâteau d’anniversaire, des pas de danse et toute une atmosphère à la fois décatie et pimpante (j’espère que vous capterez le concept…) où le fantastique semble pointer son nez à chaque détour.

Il ne cesse ensuite de nous donner à voir des décalages subtils qui nous font sortir des sentiers battus ; comme par exemple, ces femmes de ménage qui nettoient une base militaire avec les mêmes chiffons et balais que pour un immeuble de bureaux classique, époussetant des prototypes avec un plumeau ou nettoyant les flaques de sang d’un alien avec des serviettes éponges.

Tout cela fait naître une poésie certaine, un monde onirique très spécial, aidé en cela par une mise en scène impeccable adossée à un éclairage de première main. Nous retrouvons ici la maîtrise technique du metteur en scène déjà vue dans ses opus précédents.

Et pourtant, et pourtant… Emballée par les premières scènes tellement hors du commun, j’ai eu comme l’impression que mon enthousiasme retombait peu à peu. Comprenez-moi bien, l’oeuvre est vraiment formidable et prenante, mais ne tient pas d’après moi les hautes espérances qu’elle fait naître au début.

En réfléchissant à cette insatisfaction, j’en suis arrivée à la conclusion qu’il s’agit d’un film de virtuose ; magie de la mise en scène, esthétique recherchée des décors, étrangeté du récit. Et surtout, Guillermo Del Toro a mis plusieurs films en un. Car nous sommes à la fois (ou tour à tour) devant une oeuvre politique et d’espionnage, une comédie romantique qui tend parfois vers la comédie musicale, un film d’anticipation (1) et un film historique. Tout cela est d’une grande maestria, mais finit par nous éloigner des personnages principaux, pour lesquels notre empathie devient assez faible au fur et à mesure de l’histoire.

Voilà le point négatif que je soulignerai. Mais ne boudons quand même pas notre plaisir, nous sommes devant un objet assez exceptionnel dans la production ambiante.

FB

(1) Hommage à « L’étrange créature du Lac noir »  (Jack Arnold, 1954) ? Sûrement. Et nous pouvons nous demander si les autres facettes du film ne rendent pas elles aussi un tribut à des oeuvres cinématographiques plus anciennes.