Littératures : Lola LAFON : Mercy Mary Patty (2017)

lola lafonpatty hearst

« Vous écrivez les jeunes filles qui disparaissent. Vous écrivez ces absentes qui prennent le large et l’embrassent sans en trier le contenu, élusives, leur esprit fermé aux adultes. Vous interrogez notre désir brutal de les ramener à notre raison. Vous écrivez la rage de celles qui, le soir, depuis leur chambre d’enfant, rêvent aux échappées victorieuses, elles monteront à bord d’autocars brinquebalants, de trains et de voitures d’inconnus, elles fuiront la route pour la rocaille. »

L’incipit du livre de Lola Lafon vous saisit tout de suite, avec cette manière d’écrire à la fois élégante et directe, qui va nous livrer, au long des 230 pages de l’opus,  des portraits de femmes superposés, un peu comme des poupées russes en forme de personnages littéraires.

Au centre, Patty Hearst, cette héritière américaine, petite fille du magnat de l’édition William Randolph Hearst (1), enlevée en 1974, à l’âge de dix-neuf ans, par l »Armée de libération symbionaise » (ALS), mouvement d’extrême gauche actif aux Etats-Unis entre 1973 et 1975 ; ce qui fait la particularité de cet enlèvement est la participation active de la victime aux faits d’armes de ses ravisseurs : vols de banques, braquages de voitures, auxquels Patty, devenue « Tania » s’associe comme un membre de l’organisation. Elle est arrêtée en septembre. Son procès aura un retentissement médiatique inédit ; condamnée à sept ans de prison, elle est finalement libérée en 1979.

Histoire étrange et incomprise, qui a donné lieu à analyses, coupes, enquêtes, toutes investigations susceptibles de révéler les raisons profondes de ce comportement invraisemblable (au sens premier du terme). Ou comment une jeune fille à qui l’on avait donné une éducation lisse et parfaite a pu s’en échapper pour rejoindre des voyous du camp adverse, des libertaires qui ne souhaitaient rien d’autre que détruire le monde auquel elle appartenait. Il a fallu, pour se rassurer, trouver des raisons exogènes : la drogue, par exemple, la manipulation mentale ou la menace ; comme s’il était impossible de concevoir les actes de Patty Hearst comme une révolte par rapport à son milieu.

C’est ce dernier parti pris, subtil et étayé par des réflexions personnelles, que choisit de nous donner à voir Lola Lafon. Sans démonstration excessive, au moyen d’un procédé qui fait complètement sens, mettre en résonance des histoires de femmes spéciales, « hors du commun » au sens de la société, elle nous livre un récit profondément féministe, tissé d’aspiration à des vies libres et à contre-courant.

Ainsi nous ferons la connaissance de Mercy Short, enlevée en 1690 par des Indiens en Amérique, et qui, rattrapée par sa famille, sera recluse dans sa chambre à la manière d’une malade que l’on cache par honte ; ou d’Eunice Williams, elle aussi ravie par des Mohawks en 1704 mais qui refusera de revenir à sa vie d’avant. Et enfin de Mary Jamison, enlevée avec sa famille par les Indiens Sénéca en 1755 à l’âge de douze ans et qui resta parmi eux jusqu’à sa mort, à l’âge de quatre-vingt dix ans. Quelle est l’histoire qui se termine bien parmi les trois ? C’est une vraie question qui est posée là.

Au-delà de ces faits divers, esquissés, Lola Lafon se concentre sur trois destins de femmes, celui de Gene Neveva, professeur américaine invitée dans une petite ville des Landes et à qui la famille Hearst  a demandé une relecture du dossier concernant Patty, qui va croiser le chemin de Violaine, une toute jeune fille qui va l’aider dans ses recherches. S’ensuivra de la part de Violaine une véritable adoration pour cette femme, qu’elle transmettra à son tour à la narratrice, de vingt ans sa cadette. Cette dernière ira rencontrer Gene aux Etats-Unis et faire des recherches sur Patty Hearst, faisant le voyage auquel Violaine a renoncé et fermant ainsi la boucle qui unit ces quatre femmes.

Chacune des trois s’affranchit de ce que l’on attend pour elle à son époque, qui en s’habillant sans affèterie féminine, qui en en se mariant pas, qui en quittant son univers familier. Destins sans genre, revendiqués et assumés jusqu’au bout par ces femmes « exceptionnelles », à l’instar de Patty Hearst ou de ces pionnières américaines.

Livre magnifique tant dans son écriture que dans son propos, « Mercy Mary Patty » fait souffler un vent de liberté sur toutes les femmes prisonnières parfois sans le savoir de conventions qu’elle n’ont pas choisies.

FB

(1) Qui inspira le personnage de Charles Foster Kane dans le film « Citizen Kane » (1941) réalisé par Orson Welles.