Cinémas – Stefan KOMANDAREV : Taxi Sofia (2017)

taxi sofia

Bulgarie, de nos jours. Misho, chauffeur de taxi à Sofia, est en fait le propriétaire d’un atelier pour lequel il a sollicité un prêt pour éviter la saisie. Menacé par les huissiers, il rencontre son banquier qui l’accule à un chantage financier intenable, payer 200 000 leva (environ 100 000 euros) en échange du prêt. Devant les menaces proférées par ce dernier contre lui et sa famille, Misho abat le banquier et tente de se suicider.

Ce faits divers, noir et implacable, va servir de fil narratif au récit, qui nous amène à la rencontre de chauffeurs de taxi qui sillonnent la capitale bulgare la nuit suivant la tragédie ; tous à un moment ou à un autre écoutent à la radio les analyses du meurtre, ce qui fait comme un trait d’union entre les différentes situations. Nous les suivrons pendant leurs courses et dans leurs discussions avec leurs clients.

Cela rappelle dans la forme, bien sûr, « Taxi Téhéran » (Jafar Pahani, 2015), comme un film qui se situerait entre fiction et documentaire et ayant comme point d’ancrage le vécu d’un chauffeur de taxi et ses interactions avec les clients qu’il « charge ».

A l’instar de l’oeuvre du cinéaste iranien, c’est un prétexte à dresser le portrait d’un pays, avec le souhait de dénoncer ce qui s’y passe. En cela, c’est une œuvre politique, comme un cri d’alarme sur le délitement social qui mine le pays depuis la fin de l’Empire soviétique. Dont personne ne parle, et pour cause : la Bulgarie a été classée au 109e rang mondial pour la liberté de la presse en 2017 (80% de celle-ci est détenue par le député Delyan Peevski, que l’on soupçonne être le principal dirigeant de la mafia du pays). A la suite de la chute du communisme, vrai bouleversement qui a traversé la société entière, la mafia s’est immiscée dans le vide laissé et a mis la main sur l’économie et de fait, sur la vie du pays.

C’est ce portrait désenchanté d’un pays à bout de nerfs que dresse le film, au moyen, ingénieux, de ces portraits croisés de ces chauffeurs de taxi ; ce qui aurait pu être un simple procédé devient un média qui touche juste.

Ce que nous dit le film sur la société bulgare fait froid dans le dos : banquiers pratiquant l’extorsion envers leurs clients, jeunes filles mineures se prostituant pour se faire une vie meilleure, retraités fouillant dans les poubelles, actifs obligés d’assurer un deuxième travail (tels ces chauffeurs de taxi dont nous découvrirons qu’ils sont pope ou acteur, voire même retraité), suicides en série. Comme dit l’un des personnages au début du film : « c’est un pays d’optimistes parce que les pessimistes et les réalistes sont partis depuis longtemps ».

Par une coïncidence étonnante, j’étais la semaine dernière à Sofia, ville que je découvrais pour la première fois. Et en tant que touriste qui ne parle pas la langue et qui reste pour une courte durée, je n’ai presque rien vu de tout cela ; à l’exception peut-être d’une discussion avec un chauffeur de taxi qui gagnait 300 leva par mois en guise de retraite, montant qu’il était obligé de compléter en conduisant son taxi. Mais j’ai eu l’impression après avoir vu le film, d’être passée à côté de ce pays. Ce qu’il nous raconte illustre pour moi la différence entre la pauvreté et la misère : certaines populations dans le monde sont pauvres, c’est-à-dire ne gagnent pas beaucoup d’argent et mènent une vie simple, mais elles sont insérées dans un système social qui fonctionne ; famille, valeurs (voire religion ou idéologie), réseaux de socialisation leur permettent d’exister pleinement. Ici nous sommes face  à la misère, au-delà de la pauvreté seule, dans une crise existentielle où les valeurs, les solidarités, les aides ont disparu (rappelons que le mot « misère » vient de l’adjectif latin « miser », qui signifie malheureux).

C’est donc un état des lieux sans concession de cette société en déliquescence que nous montre ce film, cruel et réaliste.

A voir.

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