Littératures – Colson WHITEHEAD : Underground railroad (2017)

colson whitehead

Géorgie, première moitié du XIXe siècle. Cora, seize ans, est esclave dans une plantation où elle essaye, seule, (sa mère s’est enfuie) de mener sa vie en échappant à la violence ambiante, tant celle des « maîtres » que celle de ses congénères (nous voyons ici comment la violence peut engendrer la violence, et c’est fascinant…). Un jour elle décide de suivre Caesar, un autre esclave dans une fuite qui leur permettront, pensent-ils, de gagner les états du Nord plus tolérants ; avec au bout la possibilité d’une vie meilleure ou d’une mort atroce. C’est sans compter les chasseurs d’esclaves, brutes forgées d’idéologie anti-Noirs, qui vont partir à leur poursuite dans l’espoir de toucher la récompense associée.

C’est l’occasion pour l’auteur de nous faire découvrir tout un réseau de solidarité qui a développé les fameux « underground railways » (littéralement « chemins de fer souterrains »), qui permettent à ces évadés de rejoindre un autre Etat, en route pour la liberté. Mais non sans danger, comme nous le verrons dans le livre, ces passeurs altruistes prennent des risques jusqu’à y laisser leur vie.

Car ce sont de véritables crimes de guerre auxquels nous assistons ici, en amont du conflit fratricide qui va déchirer le pays entre 1861 et 1865 ; revenant du Cambodge et ayant frayé de près avec l’horreur du génocide, je suis particulièrement sensible, je pense, à toute cette inhumanité qui nous fait nous demander : comment un homme peut-il faire cela à un autre homme ? Considérés comme une « sous-race », les esclaves noirs sont condamnés à affronter tous les sévices qui passent par la tête des planteurs du Sud des Etats-Unis (et accrochez-vous pour certaines descriptions). Humains quand cela arrange les maîtres (main d’oeuvre ou coucheries faciles) et objets à d’autres moments, nous voyons ces femmes et hommes perdre peu à peu leur dignité, même quand ils essayent de la conserver malgré tout. Comme ce sursaut de Cora, qui va s’enfuir avec comme objectif de retrouver sa mère, partant chercher ailleurs un avenir moins mortifère et un passé qui lui rende son humanité.

C’est un livre dur et sans concessions. Avec une écriture efficace, l’auteur retrace le périple de Cora à l’instar des auteurs américains actuels (on reconnaît bien la patte), intégrant ce qu’il faut de suspense pour nous donner envie de suivre la trajectoire haletante de cette jeune fille. Et ce qu’il faut de réalisme pour nous captiver par ces descriptions presque indescriptibles, ces faits horribles, énoncés presque de manière neutre, sans emphase, ce qui les rend encore plus palpables et horrifiques. Nous sommes dans un univers proprement atroce, où l’on est capable, dans un ordre établi et comme immuable, de donner une garden party avec femmes en robes de soirée, bonne chère et vins raffinés, devant un esclave fugitif, qui meurt en direct devant l’assemblée, sous les coups de fouet et les diverses tortures qui lui ont été infligées. Et c’est cela qui frappe le plus, cet univers organisé autour d’une violence faite à des sous-êtres (d’autres les nommeront, dans des temps différents, des « untermenschen« , certains ne leur donneront pas d’appellation spécifique mais leur feront subir le même genre de sévices, comme au Cambodge que j’ai cité plus haut… Perpétuel cycle de la violence entre les humains…). Nous sentons encore des réminiscences de cette sauvagerie dans les tueries par armes à feu qui ont lieu si souvent encore de nos jours aux Etats-Unis, pays plein de contradictions, où l’on promeut les valeurs de tolérance et de respect tout en s’entre-tuant à la moindre occasion. Mais ceci n’est qu’une opinion personnelle (que j’assume, bien sûr).

Livre récompensé par le Prix Pulitzer, ce qui n’est que justice, et qui nous plonge dans une vision apocalyptique du passé de ce grand pays, il est à lire (à dévorer) absolument.

FB