Cinémas – Barry JENKINS : Moonlight (2016)

moonlight

Il est certains films qui semblent foncer tête baissée dans les plus évidents des clichés et ce pour mieux les éviter. Nous assistons alors à l’écroulement de nos idées reçues sur les sujets dont il est question et ce n’est simple ni pour le cinéaste ni pour nous car un écueil guette à chaque détour de pellicule, celui de nous ramener à notre pensée réflexe. Mais quand cela est fait avec un tel brio, substituant à des images toutes faites corps, visages et histoires bien réelles, force est de s’incliner ; c’est à la fois déstabilisant et revivifiant.

Chiron est un petit garçon noir vivant avec une mère que nous sentons insuffisante, dans une banlieue de Miami. Petit et malingre, surnommé « Little », il est houspillé en classe par de plus grands que lui et ne doit sa survie affective qu’à son copain Kevin et à un dealer, Juan qui avec sa compagne Teresa, jouent quelque part le rôle de parents de substitution. Nous allons suivre sa vie en trois épisodes, jusqu’à ce qu’il devienne un jeune adulte.

Posé ainsi, vous comprenez aisément le type de piège dans lequel il est facile de tomber, dans une veine cinématographique ouverte par Spike Lee et qui repose à la fois sur une valorisation de la population afro-américaine et un sentiment de profond déclassement. Ce qui est en résonance avec sa situation réelle aux U.S.A. : représentant 13 à 14% de la société, les Afro-Américains constituent 40% de la population carcérale et 34% des condamnés à mort exécutés depuis 1976. Le lien avec la situation sociale est facile à faire : 27% des Afro-Américains vivent sous le seuil de pauvreté contre 15% de la population américaine dans son ensemble et le taux de chômage est pour les premiers le double de la moyenne américaine, 13 à 14% contre 6 à 7%.

La première différence ici par rapport aux films militants de Spike Lee, est l’absence de volonté de démonstration. Le cinéaste laisse les choses se dérouler devant nous, ce qui finit par être largement aussi puissant comme plaidoyer. Mais également, en faisant cela, il permet aux personnages de passer d’un statut de stéréotypes prédéterminés à celui d’humains libres. Cela devient ainsi l’histoire d’un jeune garçon qui doit trouver sa voie dans un contexte social peu simple, certes, mais ce n’est plus sur cela que le film est centré.

Pour encore mieux asseoir ce point de vue, le cinéaste use d’effets de mise en scène décalés, comme par exemple nous faire entendre de la musique baroque, Mozart ou encore Caetano Veloso (là où nous attendrions, en bons Pavloviens que nous sommes, du rap « musclé »). Il ne verse pas non plus dans la violence à tout va (je ne veux pas seulement parler ici de violence physique, mais morale et verbale), car il inscrit en contrepoint à ces figures de style brutales tout un monde de douceur et de sentiments positifs qui viennent tempérer les premiers. Que de moments magnifiques dans ce film, entre Juan et Chiron, quand il lui apprend à nager, par exemple ; ou entre Teresa et Chiron.

Enfin, le film évoque également une autre question, celle de l’identité sexuelle, ou plus largement celle de l’identité du mâle afro-américain, au travers de toutes les difficultés qu’éprouvera Chiron pour trouver la sienne. La dernière séquence est à ce point de vue bouleversante.

Récompensée par l’Oscar du meilleur film (ainsi que par bien d’autres récompenses), ce qui n’est que justice, cette oeuvre est absolument à voir.

FB