Littératures – Jean HEGLAND : Dans la forêt (1996)

Voilà un livre particulier, envoûtant à sa manière, que j’ai lu en quelques jours, prise par l’histoire qui faisait écho en moi à bien des choses.

Deux soeurs adolescentes vivent seules dans une maison à quelques cinquante kilomètres de la première ville. Nous comprenons assez vite qu’elles ont perdu leurs parents mais également que nous sommes dans un univers post-apocalyptique, bien que nous ne sachions pas exactement ce qui s’est passé, émeutes, épidémies, tout cela est évoqué sans plus de précisions. Toujours est-il que ces deux jeunes femmes, âgées de moins de vingt ans se retrouvent isolées, dans un univers en pleine régression (plus d’électricité, surtout, ce qui fait sombrer toutes les technologies les unes après les autres) et obligées de renoncer à leurs rêves (pour l’une la danse, pour l’autre étudier à Harvard) pour chercher la simple survie.

C’est un magnifique roman sur la résilience, sur la capacité des humains à s’adapter à un univers totalement différent, à accepter la perte de ce qu’ils croyaient acquis et immuable. A l’instar de Robinson Crusoé sur son île, qui après un temps de désespoir, va construire une vie différente à partir de ce qui l’entoure, Eva et Nelly cessent de s’accrocher à leur vie d’avant et se débarrassent peu à peu de tous ces accessoires devenus inutiles pour inventer une autre existence. Et tout l’art de l’auteur consiste à nous faire ressentir ce tournant, ces enchaînements de moments qui conduisent au basculement entre le deuil d’une vie passée et l’élan vers quelque chose de différent. Avec tous les soubresauts dans lesquels se débattent les corps et surtout les âmes, oscillant entre ancien et nouveau, donnant lieu à des rites de passage parfois transgressifs. Histoire d’une chute et d’une renaissance, comparable à celle de Scarlett O’Hara, dans « Autant en emporte le vent » (Victor Fleming, 1939), qui se relève après la disparition de son monde pour mieux affronter ce qui l’attend.

C’est également une oeuvre qui s’adosse à l’ombre des pionniers conquérants du passé américain. L’ancrage à la terre se fait de plus en plus dominant au fil des pages, la capacité à aller de l’avant, à construire de nouvelles choses, à défricher et à inventer est ici célébrée, à l’instar de celle des cow-boys, perdus dans une nature différente qu’ils devaient dompter à partir de pas  grand chose, en termes de matériel et de connaissances. Un peu comme si l’effondrement de la technologie que ce pays avait mis tellement d’énergie à construire le ramenait à ses origines presque magiques, s’incarnant par exemple dans la figure d’un ours (peut-être imaginaire). La figure de ces conquérants est ici féminine, les deux soeurs prenant en charge peu à peu toutes les tâches dévolues aux hommes.

Tout cela est évoqué dans une langue minutieuse qui dit les saveurs et les textures des objets, les rendant précieux dans leur simplicité concrète.

Très beau livre, émouvant et qui vient un peu nous déranger dans notre monde de plus en plus aseptisé.

FB