Cinémas – Claude ZIDI : L’aile ou la cuisse (1976)

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Ce week-end, prise d’une inspiration subite, peut-être pour lutter contre le froid (1), j’ai regardé un de mes feel-good movies à moi ; sans avoir recours au cinéma américain, actuellement leader en la matière, comme précédemment indiqué (voir article récent sur le blog), j’ai pioché dans nos richesses nationales pour retrouver une pépite qui m’avait enchantée à l’époque.

Jacques Duchemin (Louis de Funès), directeur du guide gastronomique éponyme, sillonne la France avec son équipe, plus ou moins incognito, afin de noter les restaurants pour en dresser le palmarès. Son fils Gérard (Coluche), qui est destiné à prendre la relève, préfère se consacrer (en douce) à jouer les clowns dans un cirque amateur. Or, le guide va se retrouver la proie de la convoitise de Jacques Tricatel (Julien Guiomar), à la tête d’un empire de « mal-bouffe », qui voudrait racheter les établissements les plus côtés pour se constituer un empire. Père et fils vont alors s’allier pour lui faire échec.

Parlons d’abord de la distribution. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’adore Louis de Funès, personnage hilarant dans sa mauvaise foi et ses colères homériques. Bien que relevant ici d’un double infarctus, il se donne à fond, notamment lorsqu’il interprète ses visites dans les différents établissements qu’il doit évaluer, sous des déguisements absurdes (voir ci-dessous), qui donnent lieu à des moments d’anthologie… Je dirai qu’avec Jacqueline Maillan (1923-1992), ce sont deux acteurs qui d’après moi peuvent faire n’importe quoi et nous faire rire. Il n’y a qu’à voir la (très médiocre) pièce « Pouic Pouic », portée au cinéma avec eux deux dans les rôles titre en 1963 par Jean Girault pour mesurer leur irrésistible talent comique (2).

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En cow-boy plus vrai que nature…

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En veuve accorte…

Notons quand même d’autres talents dans le film présent : Coluche, en personnage rêveur et gaffeur, qui fait merveille opposé à la directivité de son père et Julien Guiomar, léonin et impérial, dont la mauvaise foi égale, voire dépasse celle du personnage joué par Louis de Funès. Ajoutons de très bons seconds rôles, Claude Gensac en secrétaire maltraitée, Daniel Langlet (si, si vous le connaissez, voir plus bas) en émissaire veule du magnat Tricatel, Raymond Bussières en chauffeur confident du maître et tyrannisé par lui. Citons également, en petite apparition fantaisiste, Mac Ronay, sommelier bourré de tics. C’est tout l’héritage du cinéma français qui se rappelle à nous ici.

De droite à gauche : Mac Ronay, Raymond Bussières, Daniel Langlet et Claude Gensac.

Nous sommes au sortir des « Trente glorieuses », cette période de croissance qui accompagne la France depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale et nous en sentons ici tous les effets à mon avis. C’est d’abord un film positif qui n’a peur de rien, et surtout pas du ridicule. Très bien construit, scénario solide qui tient parfaitement la route, il intègre des moments de bouffonnerie pure, menés par un Louis de Funès galvanisé ou un Coluche tout en fantaisie. C’est aussi un film politique, en forme de lutte des gentils contre le méchant, qui dénonce le début de la malbouffe. Car, de même que nous pouvons reconnaître derrière le guide Duchemin le fameux guide Michelin, Jacques Tricatel est une allusion à peine voilée à Jacques Borel (1927- ), industriel ayant créé les premiers restaurants d’autoroute à la fin des années soixante, privilégiant la quantité de repas servis sur la qualité (3) ; alors qu’il est au faîte de sa gloire, le film le dénonce d’une manière particulièrement grinçante, le taxant de malhonnêteté voire plus.

Certains ont vu dans cet opus une oeuvre « franchouillarde » qui fleure bon le terroir et la nostalgie d’une France traditionnelle, comme une défense d’un bon-vivre par rapport à des nouveautés qu’elle ressent comme des attaques. Oui, il est vrai que c’est une lecture possible, la crise de 1974 vient de passer par là, et notre pays qui n’est pas réputé pour oser et aller de l’avant à tout prix, tend à se refermer sur ses valeurs. Pour autant, je pense qu’il s’agit plutôt d’un film animé d’un mouvement qui n’est pas que contestataire, optimiste encore. Et ce serait lui ôter toute sa puissance comique hors du temps que de le considérer ainsi.

Enfin, notons qu’il est ici question de nourriture, un item prisé en France (certains étrangers prétendent que les Français sont tellement obsédés par elle qu’ils peuvent parler de plats délectables tout en en dégustant d’autres à table !) (4). Si nous voyons le critique héros du film s’aventurer dans un restaurant asiatique, la cible première de ses investigations reste les restaurants bien français, de l’auberge provinciale ne payant pas de mine jusqu’à l’établissement luxueux ; nous sommes bien dans un plaidoyer pour la gastronomie nationale, bien avant son inscription au Patrimoine mondial. Et je me demande si un tel film n’est pas plus efficace…

Je ne peux que vous recommander ce film, délectable, si vous ne l’avez pas encore vu (veinards !).

Et bonne dégustation.

FB

(1) Ou peut-être pour faire un week-end thématique autour de la poule, vu que je venais d’en cuisiner une « au pot », allez savoir où se niche l’inspiration😉
(2) Pouic-Pouic étant un poulet apprivoisé, je continue dans la même veine…
(3) Notons que Jacques Borel s’est vu remettre en 2008 les insignes de la Légion d’Honneur, après avoir été écarté de son entreprise par ses banquiers, entreprise à l’origine de la société Accor, et après avoir fait faillite en Amérique du Sud… No comment.

(4) Et ce n’est pas une certaine exploratrice de saveurs de mes connaissances qui me contredira sur l’importance accordée par les Français aux plaisirs de bouche !