Arts plastiques – Joana HADJITHOMAS et Khalil JOREIGE « Se souvenir de la lumière » (2016)

 

eux

Une exposition donne à voir actuellement (jusqu’au 25 septembre, il est temps que j’écrive mon article !) le travail de deux artistes libanais au Jeu de Paume, à Paris.

Comme je l’ai déjà mentionné sur mon blog, l’art dit « contemporain » me laisse, comme beaucoup d’autres perplexe le plus souvent. Il nous ramène toujours à une question à laquelle il est d’après moi impossible de donner une réponse unique, soit « Qu’est-ce qu’une oeuvre d’art ? ». Bref, je préfère pour ma part essayer de comprendre le projet de l’artiste, qui use maintenant de médias vraiment différents, peinture, vidéo, sonorisation, photographie comme autant de vecteurs prompts à nous dérouter d’une vision d’ensemble. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai beaucoup de mal à porter un jugement sur une oeuvre isolée de cette époque et que les espaces abritant des oeuvres contemporaines d’artistes divers ne peuvent jamais être pour moi un lieu de découverte, plutôt un lieu d’approfondissement d’un artiste déjà appréhendé. Car l’apparente linéarité artistique des temps anciens, qui permettait de juxtaposer une peinture de Roger Van Der Weyden à une des frères Van Eyck, entre lesquelles s’installait une correspondance historique, a fait long feu. Peut-être parce que nous sommes immergés dans le même contexte historique que les créateurs, le nez collé sur notre époque, nous parvenons difficilement à avoir le recul nécessaire pour trouver un lien, une filiation entre tous ces artistes actuels ; la création nous apparaît souvent comme éparpillée en mille éclats, sans cohérence. L’homme du XXIIIe siècle y trouvera sans doute une ligne directrice qui nous échappe aujourd’hui…

Bref, après ce préambule pseudo-philosophique un peu long, pour ceux qui continuent à me lire, je dois dire que j’ai trouvé dans ce qui était présenté ici un fil continu qui faisait résonner les différents objets pour faire naître une beauté certaine, au-delà de l’esthétique immédiate (pour moi peu perceptible si décontextualisée, oui, je sais, je suis une intellectuelle !).

Les deux artistes, nés en 1969 au Liban, dressent ici un portrait imaginaire de leur pays traduit en autant d’installations, vidéo, photographies… Ayant vécu dans leurs jeunes années l’interminable guerre qui l’a ravagé entre 1975 et 1990, faisant de cet endroit riche et paradis des Occidentaux (1) un pays exsangue, laissant derrière elle autour de 200 000 morts (soit presque 10% de la population) et une tutelle syrienne implacable, ils ne cessent de nous conter cette histoire au travers de leurs oeuvres. Je vais essayer de les décrire ici et d’en faire ressortir les aspects les plus marquants.

Tout tourne d’après moi autour des concepts de mémoire, d’effacement et de renouveau. C’est une dynamique dans laquelle ils nous entraînent à leur suite, faisant renaître leur pays de ses cendres, tel un phénix. Le titre de l’exposition, si beau, « Se souvenir de la lumière », ne rend d’après moi qu’imparfaitement ce mouvement de renouveau, cet espoir fait de l’amour qu’ils portent à leur pays. Tout cela au travers de l’imaginaire poétique qui enveloppe leurs oeuvres (c’est une dimension à laquelle je suis particulièrement sensible).

Ainsi le « Cercle des confusions » (1997), oeuvre interactive, qui invite le spectateur à détacher un des 3000 fragments qui composent cette vue de Beyrouth, pour dévoiler un miroir qui réfléchit les visiteurs morceau après morceau ; comme si cette cartographie statique laissait place à la vraie vie, celle des gens qui passent et regardent la ville, en les invitant à fusionner.

cercle-des-confusions

Dans la même veine, notons « Wonder Beirut » (1997-2006), pour laquelle les artistes inventent un média entre eux et nous, Abdallah Farah, photographe, qui aurait brûlé les négatifs de photos idéalisées de la riviera libanaise et de la capitale et les aurait développés ensuite, en forme de cartes postales apocalyptiques, livrant de stupéfiants clichés, comme un heurt frontal entre guerre et beauté/richesse. Le visiteur est invité à prendre des tirages de ces photographies (je les ai toutes emportées, tellement je les ai trouvées magnifiques).

 wonder-beirut3

Citons également « Images rémanentes » (2003) qui n’aurait pas déplu à Jose Luis Borges, dans le récit qu’il nous conte. Soit un film en super8 découvert dans les archives d’un des membres de leur famille, porté disparu pendant la guerre, et qui développé, livre des fragments d’image, malgré la pellicule voilée. Les deux artistes en ont fait un collage monumental, reconstruisant image par image ce court film aux relents du passé révolu. Magnifique témoignage sur la mémoire et la manière de la conserver, qui les rapproche d’après moi de ce que cherche à faire Christian Boltanski (je n’ai pas cessé de penser à lui pendant toute l’exposition).

images-remanentes

Images rémanentes (2003)

Pour continuer le parallèle avec l’artiste français (2), la série « Faces » (2009) nous montre des affiches de « martyrs », morts au combat ou pour raisons politiques. Ils ont choisi celles où les visages s’effacent peu à peu. Exhumés de l’ombre, ils finissent malgré la répétition de leur image, par retomber dans l’oubli, ne laissant plus voir d’eux qu’une silhouette stylisée à force d’effacement.

faces2

« Images latentes » (1997-2006) nous remet face à Abdallah Farah, le supposé photographe, qui ne développe plus ses pellicules mais les range dans de petites cases en décrivant méticuleusement ce qu’elles montrent dans de petites vignettes qui finissent par se suffire à elles-mêmes sans avoir besoin du support de l’image. Vertigineuse variation sur la correspondance que nous installons sans le savoir entre nos cinq sens ; nous lisons et nous avons l’impression de voir. Sans compter l’idée de taxinomie presque maniaque qui consiste à tout mettre en étiquette, comme si la vie pouvait se conserver en bocal et que nous en arrêtions le cours en la fixant sur pellicule (je vous renvoie à mon article sur les selfies…).

images-latentes

Je ne vais pas, bien sûr, explorer ici tout ce que  vous pouvez voir dans cette exposition. Notons une vidéo magnifique, « En attendant les barbares » (2013), qui nous montre Beyrouth traversée des différentes lumières de jour et de nuit, comme sublimées, pendant qu’une voix récite un poème d’un écrivain grec, Constantin Cavafy (1863-1933) « En attendant les barbares », que je ne résiste pas à vous restituer ici en entier, tellement je l’ai trouvé beau et intemporel dans la prophétie qu’il véhicule.

« Qu’attendons-nous, rassemblés sur l’agora?
On dit que les Barbares seront là aujourd’hui.

Pourquoi cette léthargie, au Sénat?
Pourquoi les sénateurs restent-ils sans légiférer?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui.
À quoi bon faire des lois à présent?
Ce sont les Barbares qui bientôt les feront.

Pourquoi notre empereur s’est-il levé si tôt?
Pourquoi se tient-il devant la plus grande porte de la ville,
solennel, assis sur son trône, coiffé de sa couronne?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que notre empereur attend d’accueillir
leur chef. Il a même préparé un parchemin
à lui remettre, où sont conférés
nombreux titres et nombreuses dignités.

Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs sont-ils
sortis aujourd’hui, vêtus de leurs toges rouges et brodées?
Pourquoi ces bracelets sertis d’améthystes,
ces bagues où étincellent des émeraudes polies?
Pourquoi aujourd’hui ces cannes précieuses
finement ciselées d’or et d’argent?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que pareilles choses éblouissent les Barbares.

Pourquoi nos habiles rhéteurs ne viennent-ils pas à l’ordinaire prononcer leurs discours et dire leurs mots?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que l’éloquence et les harangues les ennuient.

Pourquoi ce trouble, cette subite
inquiétude? – Comme les visages sont graves!
Pourquoi places et rues si vite désertées?
Pourquoi chacun repart-il chez lui le visage soucieux?

Parce que la nuit est tombée et que les Barbares ne sont pas venus
et certains qui arrivent des frontières
disent qu’il n’y a plus de Barbares.

Mais alors, qu’allons-nous devenir sans les Barbares?
Ces gens étaient en somme une solution. »

« Qu’attendons-nous, rassemblés sur l’agora?
On dit que les Barbares seront là aujourd’hui.

Pourquoi cette léthargie, au Sénat?
Pourquoi les sénateurs restent-ils sans légiférer?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui.
À quoi bon faire des lois à présent?
Ce sont les Barbares qui bientôt les feront.

Pourquoi notre empereur s’est-il levé si tôt?
Pourquoi se tient-il devant la plus grande porte de la ville,
solennel, assis sur son trône, coiffé de sa couronne?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que notre empereur attend d’accueillir
leur chef. Il a même préparé un parchemin
à lui remettre, où sont conférés
nombreux titres et nombreuses dignités.

Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs sont-ils
sortis aujourd’hui, vêtus de leurs toges rouges et brodées?
Pourquoi ces bracelets sertis d’améthystes,
ces bagues où étincellent des émeraudes polies?
Pourquoi aujourd’hui ces cannes précieuses
finement ciselées d’or et d’argent?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que pareilles choses éblouissent les Barbares.

Pourquoi nos habiles rhéteurs ne viennent-ils pas à l’ordinaire prononcer leurs discours et dire leurs mots?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que l’éloquence et les harangues les ennuient.

Pourquoi ce trouble, cette subite
inquiétude? – Comme les visages sont graves!
Pourquoi places et rues si vite désertées?
Pourquoi chacun repart-il chez lui le visage soucieux?

Parce que la nuit est tombée et que les Barbares ne sont pas venus
et certains qui arrivent des frontières
disent qu’il n’y a plus de Barbares.

Mais alors, qu’allons-nous devenir sans les Barbares?
Ces gens étaient en somme une solution. »

Parlons d’une dernière installation, qui semble présager d’un élargissement des sujets traités par les artistes, « La rumeur du monde » (2014). Depuis 1999, ils collectionnent les « scams », courriels par lesquels des escrocs cherchent à apitoyer pour récolter de l’argent (3). Tous ces écrits approximatifs prennent place dans des livres que nous pouvons feuilleter, pendant que, dans une salle obscure, des dizaines de vidéo font défiler des comédiens qui les récitent ; cela crée un brouhaha qui s’estompe lorsque vous vous approchez d’un écran. hameçonnage individuel versus bruissement collectif. C’est par ailleurs une vision bien pessimiste du monde et à la fois très vivante, car s’entrecroisent mille récits de vie inventées portées par toutes sortes de récitants…

imustfirstapologize1

Je ne peux que recommander cette exposition, qui laisse l’esprit vagabonder au milieu des récifs de l’histoire contemporaine.

FB

(1) Voir par exemple le film de George Lautner, « La grande sauterelle » (1967)
(2) Christian Boltanski, né en 1944.
(3) Un exemple :

Très cher(e) Monsieur / Madame
 
A l’occasion de l’expansion de ses activités, la société d’épargne et de crédit CRÉDIT AGRICOLE FINANCE a organisé une tombola concernant toutes personnes résidant en Côte d’Ivoire et toutes personnes vivant hors de la Côte d’ivoire ayant une boîte électronique.

-Le 1er  prix est deux jumelées villa d’une valeur de 190 000 Euros située à la Rivera Golf  ( Abidjan).
– Le second prix , la somme de 130 000 Euros ,
– Le 3ème prix est un montant de 80 000 euros ,
– Le 4ème prix un montant de 45 000 Euros
– Le 5ème prix un montant de 12 500 Euros.

A l’issue de cette tombola, vous avez été tiré à la seconde place donc l’heureux bénéficiaire de le somme de 130 000 Euros
Si vous avez reçus ce message alors vous êtes la personne correspondante à l’adresse électronique tirée au sort et qui fait de vous l’heureux bénéficiaire des 130 000 Euros.
 
Nous vous prions  de nous adresser un message de confirmation  en mentionnant votre numéro de code qui est le  DB/051/988  sans oublier de nous donner les informations suivantes:
Votre nom & prénom, adresse complète ,profession ,numero de telephone afin  de vous mettre en contact avec l’huissier qui a eu à superviser l’opération

CRÉDIT AGRICOLE FINANCE
Service marketing
 
Mr ADRIEN KOUAKOU

Directeur Marketing