Cinémas -László NEMES : Le fils de Saül (2015)

fils de saul

Voilà un film que je n’avais pas voulu voir à sa sortie, car le sujet me paraissait trop difficile à supporter. Et puis, en ayant entendu parler à nouveau, j’ai décidé de le regarder.  Il faut vous prévenir tout de suite, certaines images sont presque insoutenables, même si l’on ne peut taxer le cinéaste de complaisance, donc avertissement aux âmes sensibles.

Saül, un Juif hongrois, est membre d’un Sonderkommando, dans un camp d’extermination que nous soupçonnons être Auschwitz ; sa fonction consiste à exécuter les basses oeuvres des Nazis, conduire les Juifs à la chambre à gaz, trier les vêtements, nettoyer les locaux après que tous soient morts, brûler les corps dans les fours crématoires… En échange de quoi il gagne sa survie. Il reconnaît un jour parmi les victimes son fils et va tout faire pour qu’il ait un enterrement décent, jusqu’à chercher un rabbin capable de dire le Kaddish, la prière des morts.

László Nemes est un jeune réalisateur hongrois de 39 ans, dont c’est le premier long métrage. Il raconte ici des événements que ni lui ni ses parents n’ont vécu directement (son père est né en 1945), même si l’on peut supposer qu’il en a été marqué, à l’évidence. C’est sûrement cette distance chronologique entre les faits et lui qui lui permet de dire autre chose sur ce moment tragique d’histoire. Il ne pose notamment aucun jugement moral sur ce qu’il nous montre ; nous sommes dans un monde perverti, qui a recréé son propre système de normes et de valeurs et dans lequel toute référence à notre univers est vaine et inutile, semble t-il nous dire. Ainsi, le geste de Saül, sa « lubie », presque, qui consiste à vouloir donner une sépulture digne de ce nom à ce jeune garçon, dont nous ne savons pas vraiment si c’est son fils, n’est pas présenté comme une action dictée par le courage ; nous pouvons en faire cette lecture, ou penser qu’il s’agit d’un geste désespéré ou voir cela comme une manière de retrouver une dignité. A chacun son interprétation.

Pour porter ce discours inhabituel sur la Shoah, le réalisateur fait preuve d’une très grande  virtuosité filmique, nous sentons que tout est pensé, pesé pour que nous n’interprétions pas de manière erronée ce qu’il essaye de nous dire. Ainsi, même si nous voyons des cadavres nus, charriés par ces hommes, les images sont floutées. Comme la plupart de celles qui nous montrent le camp. Car nous suivons la plupart du temps Saül en plan serré, dans ses déplacements nerveux, toujours dans l’action. Pas de place ici pour la contemplation, pour la réflexion, dans le chaos infernal qu’est cette usine de mort (je pense que je n’avais jamais autant ressenti le côté froid et industriel de cette extermination, sûrement parce qu’aucun discours parallèle ne vient « perturber » les images nues qui s’offrent à nous).

La décontextualisation de l’ensemble (aucune référence historique, aucune explication, nous reconstituons nous-mêmes de quoi il est question) renforce l’aspect atroce de ce que nous voyons ou comment la toute puissance de certains hommes peut en conduire d’autres à réaliser des actes contre-nature. C’est d’ailleurs un film à recommander aux jeunes générations, pour qui cette époque est peut-être devenue un simple morceau du passé collectif.

Dans le rôle titre, un acteur hongrois, Géza Röhrig, donne une prestation extraordinaire, à sa manière d’être sans cesse en tension, tout en opacité butée.

L’oeuvre a obtenu le Grand Prix du Festival de Cannes édition 2015 ainsi que l’Oscar du meilleur film étranger en 2016 et ce n’est que mérité.

Je n’avais pas vu un film aussi fort depuis longtemps.

FB