Cinémas – François RUFFIN : Merci patron ! (2015)

merci patron

Voilà un film jubilatoire et revigorant ! Ou comment mêler humour et critique sociale grinçante dans un documentaire rondement mené. A l’origine de cette oeuvre, François Ruffin, journaliste d’une quarantaine d’années, rédacteur en chef de « Fakir », journal qui tente de dénoncer les injustices sociales par la parole et l’action. Et c’est à une de ces dernières que nous allons assister ici, prenant la forme d’une charge contre Bernard Arnault, P.D.G. de LVMH.

Né en 1949, il est actuellement le 2e Français le plus riche, derrière Liliane Bettencourt, avec une fortune estimée à 34 milliards d’euros (1) et dirige le prestigieux Groupe « Louis Vuitton / Moët-Hennessy », qui regroupe un grand nombre de marques de luxe, Kenzo et Christian Dior, par exemple, pour n’est citer que deux emblématiques ; en 2014 le chiffre d’affaires du Groupe avoisinait les 31 milliards d’euros.

La critique menée par le réalisateur ne s’en prend pas à cette richesse, mais plutôt à la manière de l’acquérir, au travers d’un exemple, la fermeture de l’usine de tissage de Poix-du-Nord suite au rachat du Groupe Boussac-Saint-Pierre par l’homme d’affaires en 2007 et à la liquidation de tous les actifs à l’exception de Christian Dior, malgré ses promesses. L’usine est délocalisée en Pologne, puis en Bulgarie où fabriquer un costume Kenzo revient à 30 € (cela nous donne à voir d’ailleurs un épisode d’un cynisme époustouflant, celui où un homme de main de Bernard Arnault explique que le coût de la main d’oeuvre augmentant, ils pensent à délocaliser en Grèce pour profiter de l’aubaine qu’offre la crise dans ce pays… No comment). Nous verrons bien d’autres intéressantes choses au long du documentaire, notamment comment finances et politique s’entremêlent, dans la personne improbable de Marc-Antoine Jamet (2) qui est à la fois Secrétaire général de LVMH et homme politique de gauche (comment peut-on concilier les deux, moi je ne sais pas, demandez-lui !😉 ) ou comment le Groupe emploie Bernard Squarcini, ancien Directeur de la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur), comme responsable de sa sécurité, laissant penser à une autre liaison dangereuse entre Etat et secteur industriel.

Mais là n’est pas l’essentiel du film, qui va nous conter une histoire de gens « d’en bas » pris au piège de ces décisions économiques qui les dépassent. En l’occurrence il s’agit de Jocelyne et Serge Klur, qui après avoir perdu leurs emplois lors de la fermeture de l’usine, se retrouvent dans une situation plus que précaire, avec 300 € pour vivre par mois et surtout avec l’arrivée d’une traite de 30 000 € à payer faute de quoi leur maison va être saisie. Malgré leurs démarches, ils n’ont pas réussi à trouver un emploi, ce qu’ils souhaitent par-dessus tout. François Ruffin fait d’eux un portrait nuancé, il ne cherche pas à « faire pleurer dans les chaumières », il ne se met pas en surplomb par rapport à eux, il les respecte et nous donne à voir leur grande dignité. Nous sentons que, lui-même homme du Nord, révolté par ce que devient sa région, est à leurs côtés.

Va commencer alors une histoire de « Robin des bois » ou de « David et Goliath », où le journaliste, qui est d’un pragmatisme à toute épreuve, leur propose de menacer Bernard Arnault de révéler leur histoire s’il ne répare pas le tort qui leur a été fait. A partir de là, nous assistons à un presque vaudeville hilarant par la symétrie qu’il introduit entre deux parties si dissymétriques au départ (le géant industriel français et le couple modeste). Si nous pensons à Michael Moore (3) quand nous voyons François Ruffin traquer LVMH, utiliser moyens d’enregistrement divers, essayer de rencontrer des responsables du Groupe, la posture de ce dernier est nettement plus drôle. Il faut le voir essayer de rétablir le dialogue avec ce P.D.G. qui finalement n’a peut-être pas fait tant de mal que cela (cela s’appelle, bien sûr, se faire l’avocat du diable), tenter de convaincre une ancienne déléguée C.G.T. de l’usine, que finalement, grâce à son licenciement, et donc indirectement à Bernard Arnault, elle a trouvé un meilleur emploi !

En forme de comédie en apparence simple et très revigorante, le film nous montre que d’autres moyens d’action sont possibles, non violents, pour combattre les injustices semées dans l’indifférence par ces industriels sans foi ni loi (n’oublions pas que Bernard Arnault, parmi ses hauts faits, a été sur le point de partir en Belgique en 2012, pour échapper à la fiscalité française, retirant sa demande de nationalité devant le scandale public suscité). Et surtout, surtout, à quel point ces grands groupes sont finalement fragiles, à la merci d’une perte de notoriété.

Vraiment à recommander !

FB

(1) Quand je vois ce chiffre, je dois avouer que je suis un peu étourdie et que me vient tout de suite la question : mais que peut faire un seul homme (même nanti d’une grande famille) de tant d’argent ? C’est pour moi une énigme et n’y voyez aucune critique.
(2) Allez voir sa carrière, elle est exemplaire d’un super-homme qui peut tout faire : https://fr.wikipedia.org/wiki/Marc-Antoine_Jamet
(3) Nous pensons à « Roger et moi » (1989) où le réalisateur poursuit Roger B. Smith, P.D.G. de General Motors, qui a fait fermer l’usine de Flint, dans le Michigan.