Cinémas – Akira KUROSAWA : Dersou Ouzala (1975)

dersou ouzala

Longtemps, le titre de ce film a eu pour moi comme un parfum de mystère, « Dersou Ouzala »… Derrière ces mots à l’apparence étrange, phonèmes issus d’une langue inconnue et à peu près restitués dans notre langage à nous, sans perdre pour autant leur caractère mystérieux, se cachait pour moi un petit morceau de Japon, cerisiers, courtisanes raffinées, cour impériale et obis chatoyants.

Il y a quelques jours, j’ai décidé d’aller voir au-delà de l’énigme, et bien m’en a pris. Du célèbre cinéaste japonais, je connaissais les films majestueux et guerriers « Les sept samouraïs » (1954), « Sanjuro » (1962) et « Kagemusha » (1980) ou « Ran » (1985), inspiré du « Roi Lear » de William Shakespeare. Ainsi que « Rashomon » (1950), impressionnante variation sur les points de vue différents de protagonistes sur un même fait. De toutes ces oeuvres se dégage une impression de totale maîtrise du temps et de l’espace ; le cinéaste nous transporte dans un monde où tout est pensé d’avance, organisé, que ce soit dans les décors ou l’histoire, il nous immerge dans ses dimensions bien à lui, où il installe à chaque fois un récit dont nous ne décrochons pas. Nous pourrions parler d’objets circulaires, tellement ils nous absorbent dans leur essence propre pour ne plus laisser en ressortir, où tout finit par être beauté, tant le cinéaste nous a fait adopter ses repères propres.

Tout cela s’avère pour le film dont il est question ici, avec un léger décalage par rapport aux oeuvres précédemment citées.

Nous sommes en Russie, dans la taïga sibérienne, à la frontière avec la Chine, au début du XXe siècle. Vladimir Arseniev, officier topographe, est chargé de faire le relevé d’un lac dans la région. Lors d’une de ses expéditions dans la région, il fait la connaissance d’un Chinois plus âgé qui se prénomme Dersou Ouzala (enfin une énigme résolue !), nomade et chasseur. De cette rencontre improbable entre deux êtres humains que tout oppose a priori, va naître une amitié belle et déchirante.

Notons que le film est inspiré d’une histoire vraie et que le scénario est bâti sur les écrits de l’officier.

Comment expliquer la magie qui s’en dégage et l’émotion qui vous étreint si fort ?

Une manière de filmer les paysages et la nature, tout d’abord. Tout est magnificence et équilibre ici, restituant la beauté et l’âpreté de ces lieux (presque) inviolés. En d’amples travellings ou sidérantes images fixes, le cinéaste nous fait sentir toute l’immensité muette et intangible qui environne les protagonistes.

Perdus dans cette nature fière et dominante, les hommes sont renvoyés à leur ontologie, comme débarrassés de leurs oripeaux culturels. Et l’amitié dont il est question devient crédible et s’impose dans son évidence, faisant fi des différences de langage, d’âge, de culture… Nous assistons à la rencontre de deux êtres rendus égaux par la menace naturelle qui les entoure et qui vont se saisir de cette proximité pour la transformer en une relation essentielle. J’ai été tellement touchée par cette amitié qu’elle est toujours ancrée dans mon esprit, et y demeurera encore longtemps.

La manière dont le cinéaste prend son temps pour nous décrire tout cela (le film dure à peu près 2 h 20) ajoute à l’envoûtement qu’il produit et à notre émerveillement devant cette relation hors du commun et pourtant tellement simple.

J’ai vraiment adoré.

FB