Exposition : Persona, étrangement humain (2016)

persona

Que voilà une stimulante exposition, que l’on peut voir actuellement au Musée des Arts Premiers à Paris. De celles qui vous font sentir moins bête que si vous aviez passé votre après-midi sur un jeu vidéo😉. Je souligne encore une fois que ce musée réussit souvent dans ses expositions à mettre les choses en perspective, pour nous permettre de nous décaler de nous-mêmes, pour voir autre chose, comme c’est le cas ici.

Le mot Persona renvoie à une personne fictive, dans des disciplines aussi diverses que le marketing, le théâtre ou la psychanalyse. Ici le mot est pris dans cette acception globale d’autre, non humain, mais auquel nous donnons un caractère humain, comme en témoigne cette phrase, extraite du livret :

Comme l’enfant qui voue une passion à sa peluche ou celui qui peste contre son ordinateur en lui reprochant d’être incompétent, comme le chamane qui convoque les esprits à travers une statuette, nombreux sont les objets qui se voient régulièrement traiter comme des personnes douées de comportements singuliers et de capacités d’action insoupçonnées.

Ce dont il est question ici, c’est la propension (et la capacité) de l’Homme à se projeter dans son environnement, pour recréer son semblable là où n’existent en réalité qu’animaux, phénomènes physiques et naturels. Une démonstration magistrale va nous éclairer dès le début du parcours sur ce phénomène, celle de l’expérience menée par deux psychologues Fritz Heider et Mary-Ann Simmel en 1944, que je vous livre au travers de la vidéo qui suit.

Après avoir vu cette vidéo, racontez ce que vous avez vu, puis allez voir la note=> (1) Et ne trichez pas ! Sinon vous ne comprendrez pas le reste de l’article…

[Pour les disciplinés seulement] Voilà une magnifique illustration de notre propension à faire le monde à notre image ou de nous projeter sur lui, et toute l’exposition va tourner autour de cette idée centrale qui nous a été mise en tête dès le début.

Il faut également citer une expérience menée en 2008 en Angleterre sous l’égide de la BBC : des « cobayes » isolés dans des cellules dans le noir pendant 48 heures, ont été filmés pendant qu’ils racontaient leurs impressions. Au-delà des peurs et angoisses que cette situation peut générer, ils ont montré comment ils expérimentaient des sensations de présence, prenant diverses formes. Et l’ingéniosité de l’exposition se montre là, dans le rapprochement effectué avec un épisode biblique, la « Tentation de Saint-Antoine ». Rappelons l’histoire : Antoine le Grand, dit Saint-Antoine, a vécu en Egypte aux IIIe et IVe siècle en passant la majorité de sa vie, seul dans le désert, dans la frugalité. Il est connu dans la tradition catholique pour les multiples tentations que le Diable a exercées sur lui pour le détourner du droit chemin, faisant apparaître créatures charmeuses ou repoussantes. Une mise en résonance au travers des siècles autour d’un thème nommé par l’exposition « Pas d’espace sans personne », qui montre comment l’isolement qui finit par faire surgir nombre d’Autres imaginaires.

tentation st antoine

La tentation de Saint-Antoine – Peter Huys (1547)

Dans notre vie de tous les jours, nous avons vécu ce que l’on cherche à nous montrer ici, par exemple dans ce jeu banal qui consiste à repérer des formes dans les nuages qui passent… Nous ne sommes pas si loin des chamanes et autres devins, qui cherchent à déceler des présences familières, même angoissantes, dans des médias aussi divers que les entrailles, le vol des oiseaux (2), les cendres…

Nous est montrée ici la perméabilité entre nous et notre environnement en forme de projection anthropomorphique. Ainsi, nous pouvons découvrir le contenu d’une valise de chercheur de fantômes au début du siècle dernier, nous étonner sur les dernières recherches de Thomas Edison avant sa mort, qui tournaient autour de la mise au point d’une machine capable de détecter les présences surnaturelles, regarder avec fascination (et dégoût ?) des puces habillées en humains au Mexique… Tout cela habilement ponctué  de vidéos sur le même thème « 2001, l’odyssée de l’espace »  et « Métropolis » (3).

Nous entrons ensuite dans l’univers du roboticien Masahiro Mori, Japonais né en 1927, qui s’interroge sur la proximité entre robots et autres objets anthropomorphes et nous-mêmes. J’avoue avoir un peu décroché dans cette étape…

Pour autant l’exposition est absolument passionnante, car elle nous ouvre des horizons nouveaux pour comprendre comment nous pensons notre Monde. Ainsi, elle nous dévoile cette circulation d’énergie entre nous et lui, faite de projections multiples, bénéfiques ou maléfiques. Nous le pensons neutre, il n’est en fait que ce que nous voulons en voir. Nous réalisons que nous vivons dans un environnement sur lequel nous cherchons à imprimer une image, pour le rendre mystérieux, l’enchanter ou le faire à notre image.

Nous vivons en effet une époque tiraillée sur ce sujet, à la fois très scientifique et complètement marquée par le besoin d’imaginaire. D’un côté, une hyper-technologie rationnelle qui  nous livre des produits irréprochables, et de l’autre notre envie de continuer à penser un monde mystérieux et irréductible (cf. les propensions actuelles aux horoscopes, tirage de tarot, films d’anticipation ou d’horreur, etc.).

L’exposition nous donne également à réfléchir plus globalement sur nous et les autres ; comme dans la physique quantique, qui a montré que l’objet de mesure influe sur la mesure, l’autre n’est que ce que nous en voulons en percevoir ; et pour aller au-delà et l’accepter, il faut d’abord comprendre tout ce jeu de projections de nous-mêmes qui peuvent fausser son image a priori.

Ajoutons à tout cela la grande intelligence à faire se répondre des objets du musée et des créations bien plus contemporaines, et vous avez ici un endroit bien excitant pour la pensée.

Je ne peux que recommander.

FB

(1) Si vous n’avez projeté aucune caractéristique humaine ou sentiment sur ces figures géométriques (genre agressivité, amour, peur, tristesse, blessure…) faites-le moi savoir. Et pourtant, et pourtant, ce ne sont que deux triangles de dimensions différentes et un rond avec un rectangle.
(2) Encore une anecdote culturelle : savez-vous que le mot « sinistre », dont je vous passerai l’explication du sens, prend ses racines dans une pratique divinatoire de la Rome antique, qui consistait pour les « Augures » (devins), à lire l’avenir dans le vol des oiseaux : lorsqu’ils volaient sur la gauche de l’Augure, cela était un mauvais présage (d’où l’expression « de mauvais augure »). Notons qu’en italien, la direction « gauche » se dit « sinistra ». Intéressant, non ?
(3) Le premier, opus de Stanley Kubrick (1968), met en scène un ordinateur presque humain, HAL 9000 ; le deuxième, réalisé par Fritz Lang en 1927, nous montre notamment un robot féminin qui prend vie. Si je peux me permettre, ce sont deux films à voir absolument.