Arts plastiques – Réflexion sur les religions (2015)

Au travers de deux expositions que j’ai vues récemment (et que je recommande fortement), « Lieux saints partagés » à Marseille (1) et « Magie : anges et démons dans la tradition juive » à Paris (2), j’ai retrouvé cette impression extraordinaire que l’on connaît lorsque l’on arrive à mettre des faits passés en connexion, bref, ce qui fait d’après moi tout le côté excitant de la discipline historique (3). Et bien sûr, tout cela mis en perspective pour éclairer notre actualité qui n’est pas si sereine que cela – je vous renvoie à la lutte entre Sunnites et Chiites au sein des fidèles musulmans qui trouve son climax dans les agissements de Daech et ce qui se passe en Syrie.

Les trois grandes religions monothéistes actuelles, le Judaïsme, le Christianisme (avec ses deux branches principales, Catholicisme et Protestantisme) et la religion musulmane ont des racines communes, comme vous le savez peut-être, bien que l’histoire récente, nous les montrant affrontées dans le sang et la guerre, tende à nous occulter cela. Toutes fondées sur les mêmes écrits, la « Bible », dont les premiers textes sont réputés avoir été écrits au VIIIe siècle Av. J.C., elles ont ensuite divergé. Le Christianisme, que nous pourrions qualifier de mouvement messianique juif, reconnaît en Jésus, le Messie que les Juifs attendent. Pour les Musulmans, de nombreux prophètes ont été envoyés aux hommes, Abraham, Moïse, Jésus et surtout Mahomet, qui fonde une communauté en 622 Ap. J.C. à Médine, près de La Mecque et établit dans le même mouvement cette nouvelle religion. Ainsi, nous pourrions dire, pour schématiser, que l’Ancien Testament est partagé par les trois religions et le Nouveau Testament par le Christianisme et l’Islam, chacune des trois donnant des poids différents aux protagonistes les plus célèbres, notamment Jésus ou Marie.

Dans notre actualité de nouvelles guerres de religion, auxquelles se mêlent certes des intérêts économiques, nous pouvons nous demander si  l’on en veut pas plus à l’autre, non pas proportionnellement à sa différence, mais parce qu’il est presque comme nous, juste un peu « déviant ». Ainsi, pour ce qui est des religions, les grands conflits ont le plus souvent opposés des courants similaires ou qui se réclamaient de racines communes : les Croisades à partir du XIIe siècle, lancées par les Catholiques pour reprendre Jérusalem aux Musulmans ; les Guerres de Religion dans l’Europe du XVIe siècle, opposant Catholiques et Protestants ; les combats actuels au coeur de l’Islam… (4)

Ce que nous montrent ces deux expositions, la première avec un propos de type politique assumé, la deuxième au travers d’un discours que nous découvrons plutôt au gré des objets exposés, c’est cette racine commune, que nous tendons à oublier et qui a toujours existé. Mettant à jour des perméabilités tout à fait passionnantes, elles nous prouvent encore une fois que l’Histoire n’est qu’un vaste continuum dans lequel le temps s’écoule toujours à la même vitesse, quelle que soit l’époque, entraînant des mutations insensibles aux personnes qui en sont les protagonistes (de même que nous, au cours de notre vie, pouvons tracer une continuité entre tous les événements qui la compose). Ce n’est qu’a posteriori, dans notre volonté de décrypter ce qui nous précède et de le rendre intelligible, que nous créons des partitions artificielles dans le temps (5) pour lui donner un sens pour nous. Il en va de même pour l’espace géographique, dimension poreuse s’il en est, traversé de voyages, de rencontres ou de conflits au gré du temps. Non, il ne peut y avoir une histoire des Juifs si nous ne parlons pas des Musulmans et des Chrétiens qui les entourent, les populations se sont interpénétrées par proximité spatiale, ont fait commerce – au sens premier du terme – et ont bâti, quoi qu’on en dise, une histoire commune, même si certains la voudraient aujourd’hui dissociée.

En cela nous sommes face à des expositions militantes et courageuses, qui nous montrent, parfois sans le savoir, que les Dieux uniques (belle idée que de mettre au pluriel une unicité, vous en conviendrez !), au nom desquels des populations se sont affrontées de manière sanglante depuis un temps immémorial, ne sont finalement pas loin de ne faire qu’un…

Quelques illustrations pour étayer mon propos. Saviez-vous que ce que nous nommons la « main de Fatma » et qui a pour nom « hamsa »  (خمسة  en Arabe ou חמסה en Hébreu, mots signifiant « cinq ») est un symbole commun au Judaïsme et à l’Islam ? Ou que des créatures imaginaires issues de l’Islam viennent s’ajouter aux trois « anges » du Judaïsme (Sanoï, Sansanoï et Semangelof) pour protéger notamment les femmes enceintes de la redoutable Lilith ? (6) Mais aussi que Marie, mère du Christ dans la tradition catholique, fait l’objet d’un véritable culte dans l’Islam ?

L’exposition du MUCEM nous donne à voir ces interrelations sous un angle topographique, laissant voir les lignes de partage et les entrelacs dont font l’objet certains lieux sacrés. Ainsi, le tombeau des patriarches à Hébron, Cisjordanie, révéré par les Juifs (« la grotte des doubles tombes » מערת המכפלה) et par les Musulmans (« lieu sacré d’Ibrahim »  الحرم الإبراهيمي), qui se partage entre synagogue et mosquée et contient les sépultures de quatre couples célèbres des Ecritures saintes (7). Chrétiens et Musulmans fréquentent indifféremment la maison de Marie à Ephèse – proche du fameux temple de Diane, qui comptait parmi les sept merveilles du Monde (8).

Je voudrai d’ailleurs citer une expérience personnelle à l’appui de ce que j’ai pu voir à Marseille, à savoir la ville de Jérusalem. Dans l’espace réduit de la vieille ville (moins d’un km²), les trois grandes religions se disputent les lieux saints propres à leur histoire. Ainsi, le Mur des lamentations cher aux Juifs est surplombé par l’Esplanade des mosquées, dans laquelle se trouve notamment le Dôme du Rocher qui contient la pierre sur laquelle Abraham faillit sacrifier son fils Isaac, et qui est comme un concentré de lieu saint en elle seule : si elle est actuellement dévolue aux Musulmans, pour les Chrétiens cette esplanade représente un des endroits où se déroulèrent certains épisodes de la vie de Jésus (la présentation au Temple par exemple) et pour les Juifs, l’endroit où se trouvait le Temple ancestral de Jérusalem. Ainsi également, les Catholiques reconstituent tous les vendredis la montée de Jésus au Calvaire, via la Voie Dolorosa, qui abrite actuellement le souk arabe. Au détour de votre chemin, vous croisez des Dominicains en soutane, des Juifs orthodoxes avec chapeau et papillotes et des Musulmans en djellaba (je ne me souviens pas de femmes voilées, mais cela fait un certain temps).

C’est donc un rappel salutaire que réalisent ces expositions, qui loin de se refermer sur un communautarisme qui a tendance aujourd’hui à nous envahir (au-delà du simple fait religieux, je pense) au prétexte d’une appartenance identitaire qui a bon dos, ouvrent notre conscience sur le fait que les interpénétrations civilisationnelles et religieuses ont toujours existé – même si elles tournent actuellement au conflit ouvert en certains endroits.

En guise de conclusion, j’ajouterai que de tout temps, la religion a essayé, souvent avec succès, de coloniser les lieux sacrés des religions précédentes pour s’imposer aux populations. L’exemple le plus clair est celui du Christianisme, qui s’est empressé là où il évangélisait, de convertir arbres, sources ou collines sacrées ; mais citons également Ephèse, qui comme par coïncidence, juxtapose un temple grec à un lieu saint chrétien et musulman… Une superposition que nous retrouvons dans ce que nous avons dit plus haut.

Je vous laisse méditer et surtout aller voir ces belles expositions…

FB

Khamsa

Khamsa

(1) Jusqu’au 31 août 2015 au MUCEM.
(2) Jusqu’au 19 juillet au Musée d’art et d’histoire du judaïsme.
(3) Je suis moi-même historienne de formation (et de coeur !).
(4) Je mettrai à part les mouvements missionnaires lancés par les Européens vers l’Afrique ou l’Asie, qui ne sont pas une lutte, au sens que je lui donne ici, et relèvent plutôt soit d’une initiative purement religieuse, soit de l’accompagnement d’un mouvement commercial.
(5) Je vous met particulièrement en garde contre la fausse césure des siècles ; qui aime l’Histoire se plaît à revêtir le XVIIe, le XVIIIe ou le XIXe siècle d’habits contrastés comme si le passage de 1800 à 1801 – par exemple – bouleversait les choses… Souvenez-vous du passage à l’an 2000…
(6) Première « Eve », mère de tous les démons dans la tradition judaïque.
(7) Adam et Eve, Abraham et Sarah, Isaac et Rebecca, Jacob et Léa.
(8) Un peu de culture au milieu de la culture, cela ne peut pas nuire : savez-vous citer les sept merveilles du Monde ? Et bien outre celle-ci :
– les jardins suspendus de Babylone
– la pyramide de Chéops
– le mausolée d’Halicarnasse
– la statue chryséléphantine de Zeus
– le phare d’Alexandrie
– le colosse de Rhodes
😉