Promenades – Traces sur le Pont des Arts, Paris (2014)

Le Pont des Arts avant...

Le Pont des Arts avant…

... Et après

… Et après

Le Pont des Arts, qui relie à Paris l’Institut de France au Louvre, est un des ponts les plus charmants de Paris, à la fois par le paysage qu’il donne à voir et par son architecture de passerelle dédiée à la promenade des piétons. Cela explique sûrement le fait qu’il ait été retenu pour une discipline a priori curieuse « L’accroché de cadenas », qui fait florès depuis 2008. Cette dernière consiste, pour des couples amoureux, à suspendre sur les parapets métalliques grillagés, un cadenas où sont inscrits (ou plus chic, gravés) leurs deux noms, comme témoin, nous dit-on, de leur passion. Le petit commerce de ces objets d’acier s’est lui aussi bien développé sur le pont, où vous pouvez découvrir tout ce qui se fait actuellement dans le domaine (si vous en avez besoin, oubliez le BHV, courez au Pont des Arts, cela vous coûtera certes un peu plus cher je pense, mais vous serez à la page).

Nous allons tenter ici de dire quelque chose de cette pratique qui, ne servant pas de propos esthétique particulier (la résonance en la matière avec les lieux alentours laisse effectivement, au mieux, perplexe, sachant de plus que les parapets commencent à s’effondrer par endroits sous le poids de tout cet amour), doit signifier autre chose pour les personnes qui s’y adonnent.

Nous sommes de mon point de vue dans le domaine de la « trace », et ce sous plusieurs acceptions du terme.

Laisser une trace : la transmission et l’ostentation
L’individu étant voué à disparaître au terme d’une vie que nous lui souhaitons la plus longue possible, il est dans ses gênes de vouloir laisser après son passage quelque chose de lui sur terre. Cette aspiration, concrétisée par la fondation d’une famille, pour certains, la création d’une œuvre, pour d’autres, finit par infiltrer nos actes quotidiens. Pour me rassurer sur mon existence, sur le fait que je suis bien ici, je laisse un objet, que d’autres verront, ou mieux, donneront à voir au monde (1) (2). Nous sommes également dans la même démarche que celle des personnes qui alimentent Facebook ou des blogs (celui-ci par exemple, mais moi je suis à part😉 ), pour dire aux autres ce qu’ils sont, ce qu’ils aiment, et afficher ainsi qu’ils existent vraiment. Ainsi les petits objets qui pendent le long du pont seraient autant de signes ontologiques de notre passage sur Terre.

Garder une trace : l’appropriation
En droite ligne avec le propos précédent, se dégage également de ce rituel l’envie de matérialiser quelque chose, au sens premier du terme, c’est à dire, de tenter de circonvenir quelque chose d’irréductible. Nous sommes ici dans le même champ de symbolique que celui des personnes qui photographient à tout va les lieux qu’elles visitent, quitte à ne même plus les regarder. La manifestation n’est pas exactement similaire, mais les deux se rejoignent : il s’agit de transformer une chose immatérielle, un sentiment, une émotion, en une chose matérielle (un cadenas ou une photo). Comme si cela permettait de mieux l’appréhender, mais aussi de ne pas se laisser submerger par tous ses possibles. La photo, le film ou le cadenas imposent l’évidence : quel besoin de décrire ce qui nous est arrivé (je l’aime/elle ou il m’aime – j’ai vu la beauté), puisqu’ils parlent d’eux-mêmes ? Ainsi je ne m’attarde pas dans le champ de la réflexion trop longtemps et je passe à quelque chose de plus concret.

Marcher dans les traces : la reproduction
Enfin, dernier volet de la trilogie, l’importance de faire comme tout le monde. Même si c’est bête. Même si c’est laid. Même si je n’y crois pas. La question n’est pas là. De même que dans d’autres sociétés, des rites s’imposent à tous, contestés ou non, l’appartenance au groupe passe, aux yeux de beaucoup, par la répétition de ce qu’ils voient les autres faire (ou dire/porter comme vêtement/…). En appoint à ce propos je ne peux m’empêcher de citer le célèbre slogan, d’une non moins célèbre marque : « Think different », phrase concoctée par des publicitaires afin de faire vendre plus et donc de rendre tout le monde semblable, en but ultime. Nous sommes au mieux dans l’amphigourie et plutôt, je pense, dans la contradiction : si tout le monde fait ce que je fais, quel est l’originalité de mon geste, et donc sa liberté ? Je suis comme les autres tout en pensant profondément être moi-même, unique et inimitable.

Je terminerai en signalant que, pour ma part, je n’aurais pas choisi un cadenas comme symbole de l’amour. Cet objet métallique, fermé sur lui-même, rappelle trop les ceintures de chasteté, de mauvais augure et donne également une image fort restrictive du couple (je rappelle que les clés sont jetées dans la Seine), qui ne peut rester ensemble que par le biais d’un phénomène mécanique fait d’acier.

FB

(1) Et ils avaient raison, puisqu’il existe un site (http://www.welocklove.com/) qui répertorie en près de 40 000 photos les preuves de leur passage. L’auteur du site aurait même reçu un tweet d’approbation de la Maire de Paris.
(2) Un artiste, Loris Gréaud, a sectionné près de 400 kgs de cadenas pour les fondre en une œuvre.