Littérature – Jo NESBO : Police (2013)

jo nesbo police

Encore un « polar » qui nous vient du froid. Dans le sillage de Stieg Larsson (1954-2004), écrivain suédois dont l’excellente trilogie « Millénium » (parue à titre posthume à partir de 2005) a fait grand bruit et de Hennig Mankell* (1948- ), lui aussi suédois, qui publie depuis 1991 des romans policiers de grande qualité, a déferlé sur notre pays une vague d’engouement sans précédent pour les auteurs sandinaves (ajoutons l’Islande avec Arnaldur Indridason). Outre ceux des écrivains précédemment cités, les têtes de gondole affichent les romans de la suédoise Camilla Läckberg, de Maj Sjöwall et Per Wahlöö, couple fondateur du « polar suédois », de Karin Fossum ou Anne Holt, norvégiennes. Bref un véritable tsunami blanc (continuons avec les comparaisons maritimes, ce qui correspond assez bien à ces pays, vous en conviendrez🙂 ) qui a innondé notre monde du roman noir (!). Avec plus ou moins de bonheur ; comme dans toutes les modes un peu absolues, le meilleur a côtoyé le moins bon. Ouvrages un peu ternes, intrigue minimaliste sans ressort, combien nous sont passés entre les mains, nous laissant face à la déception.

J’avoue avoir arrêté de lire ces auteurs après quelques échecs, et j’ai été convaincu par mon libraire de reprendre du collier (merci Pierre ! – Allez un peu de publicité : si vous êtes parisien, courez à la Librairie des Arpenteurs dans le 9e arrondissement, rue Choron et vous ne serez pas déçus).

Jo Nesbo, auteur norvégien, nous donne à lire avec « Police » un excellent roman policier. Reprenant les antiennes du genre dans les pays scandinaves, il nous peint en un récit assez fataliste une série de meurtres de policiers mis en situation sur des scènes de crimes non élucidés. Un groupe de policiers, dont Harry Hole, le héros habituel de ses livres, vont tenter d’éclaircir le mystère. Nous retrouvons la manière très réaliste de ces auteurs scandinaves pour les descriptions de la vie quotidienne et en premier lieu de celle des enquêteurs. Au-delà du procédé, qui nous rend les protagonistes plus proches (ce qui est d’autant plus sensible ici que les policiers sont de futures potentielles victimes), il se dégage du roman une atmosphère à la fois déprimée et concrète, comme un focus sur la quotidienneté de la vie. Tout est sur un plan très matériel et, pourrais-je dire, les sentiments des personnages les uns pour les autres également. En cela le roman policier est un vrai genre en soi puisque focalisé sur l’action en cours et progressant à coup de détails, il arrive difficilement à donner aux personnages l’occasion de s’arracher au quotidien des actes. Mais ce que je dis là vaut pour tous les romans policiers que j’ai pu lire… Ici, nous sommes face à une ambition encore différente, qui est de rendre tout plus réaliste et banal dans le récit, des vies comme d’autres, ce qui est de mon point de vue le propre du roman policier scandinave. Pas de Privé excentrique et fatigué, aucune femme fatale sulfureuse ni intrigue mystérieuse. Et cette absence de flamboyance, doublée d’une narration efficace et sans afféterie, fait d’autant plus ressortir la violente irruption des crimes perpétrés. Voilà aussi une caractéristique de ces livres, les crimes, dans toute cette vie normale qui les entoure, prennent une dimension atroce plus qu’ailleurs (d’autant plus que les auteurs n’y vont pas de main morte, si je peux m’exprimer ainsi…).

Reprenant ces figures de style à son compte, l’auteur nous livre ici un roman haletant, sachant parfaitement en doser les éléments. L’intrigue est complexe, nous perdant au gré de fausses pistes parfaitement ouvertes et très travaillées ; ainsi, tel personnage que nous classons rapidement dans les « Méchants » se révèle juste le jouet des circonstances, tel autre héros que nous appréciions connaît une mort subite et horrible, nous nous méprenons sur les protagonistes et sur les événements et nous sentons le plaisir de l’auteur à nous manipuler tout au long du livre, avec un brio étonnant. Je vous laisse en particulier déguster la fin de l’ouvrage…

Le rythme, pierre d’achoppement dans les romans policiers, est ici sans faiblesse. Nous sommes pris dès le départ dans les méandres de l’histoire qui se déroule sous nos yeux et, il faut bien le dire, captivés.

C’est donc un très bon roman policier, comme on les aime.

* Dans la série informations qui n’ont rien à voir mais qui méritent d’être connues, saviez-vous que Henning Mankell est le gendre du cinéaste Ingmar Bergman ? Et bien maintenant oui !