Théatre – Friedrich Dürrenmatt : La visite de la vieille dame (1956)

Avec son perroquet Lulu en 1979

Avec son perroquet Lulu en 1979

N’ayant pas pu aller voir la représentation de « La visite de la vieille dame », donnée actuellement par la Comédie française, je me suis contentée de lire cette pièce d’un auteur suisse, dont j’ai fait la connaissance au début de l’année en lisant « La panne », court récit également écrit en 1956. Lire une pièce de thêatre est un exercice un peu particulier, exigeant, qui requiert plus d’imagination que pour un livre classique ; il faut en effet combler les nombreux « creux », qui seront transformés en « pleins » par la mise en scène. A l’inverse, le texte se livre à vous dans toute sa nudité et sa sécheresse apparente, libre à votre imagination d’en faire l’interprétation qu’elle souhaite. Je dois dire que parfois cela fonctionne et d’autre fois, nettement moins bien.

Ici, j’ai été enchantée par cette oeuvre, en résonance parfaite avec le texte « La panne », que j’avais découvert peu de temps auparavant.

Friedrich Dürrenmatt (1921-1990) est un écrivain et dramaturge suisse (qui a également peint, j’ai intégré, voir plus bas, trois oeuvres de lui au présent article, car elles compléteront bien, je pense, mon propos), caractérisé notamment par une culture générale embrassant grand nombre de sujets (il a étudié la philosophie, l’histoire de l’Art, les sciences et la littérature allemande) et un esprit provocateur, qui lui vaut notamment un scandale pour sa première pièce « Les fous de Dieu ». C’est un « honnête homme » au sens ancien du terme, qui a engrangé des savoirs dans de multiples disciplines et s’essaye lui-même dans nombre de domaines. J’en profiterai pour faire une incise (vous me connaissez maintenant😉 ).

Incise (vous ne direz pas que vous n’étiez pas prévenus !). Au vu de l’évolution de l’enseignement tel qu’il est en tendance, tout du moins en France, le système aura de plus en plus de mal à produire des personnes capables d’embrasser un ensemble de connaissances variées. Ce que je dis là ne porte pas de jugement intrinsèque sur les capacités de chacun, il n’existe pas plus ou moins de gens doués pour l’apprentissage que par le passé. Simplement nous constatons une ultra-spécialisation des études, qui sacrifient le Général au Particulier. Cela est dû, d’après moi à plusieurs facteurs. En premier lieu, l’approfondissement des connaissances humaines sur tel ou tel sujet, ce qui est en soi une très bonne chose. Ensuite une hyper-spécialisation exigée par le marché du travail. Il est intéressant à ce titre de voir comment fonctionnent les systèmes de formation et, en miroir, de recrutement : là où un diplôme en droit du travail suffisait – alors qu’il s’agit déjà d’une branche spécifique du droit-, il faut maintenant être titulaire d’un diplôme en droit du travail spécialisé en protection sociale, ou en pratique des relations sociales, etc. Nous pourrions prendre également une exemple dans les métiers manuels : en menuiserie, vous pouvez être titulaire d’un CAP dans les domaines suivants : arts du bois option marqueteur, arts du bois option sculpteur ornemaniste, arts du bois option tourneur, ébéniste… ; le rapport offre/demande étant actuellement, et en tendance longue, en faveur des recruteurs, qui ont tout intérêt à trouver une personne directement employable, nous pouvons parier que ce mouvement va continuer. Il résulte de tout cela des cursus d’études focalisées sur des sujets toujours plus pointus, qui permettent de moins en moins de s’ouvrir à d’autres disciplines, sauf par auto-didactisme. Et nous regretterons bientôt, sans coup férir, cette multi-disciplinarité dont Friedrich Dürrenmatt , entre autres, est un des représentants.

Pour en revenir à notre propos. Cette pièce est enracinée dans son époque. L’auteur est le fils spirituel de Franz Kafka, il est le contemporain d’Eugène Ionesco qui à sa manière à lui a tracé un sillon similaire dans le théatre de ce XXe siècle et que je révère pour plusieurs raisons que nous retrouvons ici.

Avant de me livrer à son analyse, résumons rapidement l’histoire de la pièce. Claire Zanahassian, multi-milliardaire, revient dans sa ville natale de Güllen, à l’agonie depuis que les principales industries ont fermé et propose un marché inhumain aux habitants : s’ils tuent Ill, l’épicier, son amoureux de jeunesse qui l’a trahi (sans réaction du reste des habitants, par ailleurs), elle leur donnera la somme d’un milliard. Qui va l’emporter, de la compassion ou de la cupidité ?

La pièce, très droite dans son intrigue, pose la question des valeurs. Nous sommes une décennie après la fin d’un conflit qui a ensanglanté l’Europe et, même si le statut neutre de la Suisse dans le conflit a pu épargner ses habitants, nous pouvons penser que Friedrich Dürrenmatt est conscient de la révolution qui vient d’avoir lieu. Les idéologies se sont effondrées, confrontées à l’inhumanité du conflit, les Etats-Unis d’Amérique ont pris la première place économique mondiale, insufflant peu à peu leur vision de la société de consommation, qui commence à poindre à ce moment-là. Ce que nous sentons à l’heure actuelle de manière plus accomplie, la poussée du matérialisme et de l’individualisme, l’auteur en fait, comme un augure, le contexte de son oeuvre.

C’est l’histoire d’une vengeance raffinée et cruelle, qui induit un choix impossible (un peu à l’instar du livre de William Styron « Le choix de Sophie ») : comment accepter le fait de s’en sortir (ou de sauver quelqu’un, dans le livre de William Styron), contre la mort de quelqu’un d’autre ? En cela la pièce s’apparente dans son récit à une tragédie antique, dont les protagonistes ne peuvent échapper sans dommage et perte. Et l’héroïne est pareille au Deux ex machina qui vient secouer cette bourgade assoupie en lui posant un dilemme insoluble. Comme dans « La panne », la justice est au centre de l’oeuvre, posée en forme de question : où se situe t-elle ? Faire justice, est-ce exécuter celui qui a commis « le crime originel » en repoussant Claire Zanahassian, enceinte et vulnérable (en cela, nous sommes confortés dans la comparaison à la tragédie antique où l’auteur d’un affront à l’encontre d’un Dieu, quel que soit sa gravité, était condamné à mort par ce même Dieu – car Ill n’a peut-être commis aucun crime de sang mais celui d’offense) et par là-même sauver le bien-être matériel de la ville ? Ou ne pas commettre un meurtre de complaisance pour garder l’estime de soi ? Dans les échanges qui vont avoir lieu et font l’objet de la pièce, Friedrich Dürrenmatt nous parle aussi de la veulerie des foules qui peuvent tout admettre et tout justifier à partir du moment où elles ont décidé que la solution était la meilleure pour elles (1).

Pour mieux comprendre cette oeuvre, n’oublions pas, comme indiqué plus haut, que l’auteur était un contemporain d’Eugène Ionesco (1919-1994) lui-même grand dramaturge français d’origine roumaine. Les deux ont en commun, d’après moi, ce sens de l’absurde, qui était également l’apanage de Franz Kafka. Ou comment raconter des histoires graves et désespérées au travers d’un propos décalé jusqu’à la dérision.

Car ce propos grave s’inscrit dans une forme piquante, jouant sans cesse sur le décalage, à l’instar des peintures ci-dessous (thème très noir et couleurs éclatantes). L’aspect formel très classique de l’oeuvre (pièce découpée en actes, avec didascalies) ne cesse d’être sapé par l’auteur qui expérimente autre chose dans ce cadre contraint, comme s’il s’en riait. Dans l’écriture, au style général de grande tenue, font irruption des propos bien plus ordinaires, presque déstructurés. Et, enfin, l’histoire ne cesse d’être chahutée par des mentions incongrues ; l’écrivain semble se réjouir de dynamiter, tout au long de la pièce, nombre de sujets : le décorum mis en place pour accueillir la riche vieille dame, l’extravagance du monde de « riches » dans lequel elle vit, la vie médiocre d’une soi-disant communauté villageoise. Et c’est vraiment réjouissant d’être bousculé ainsi, sans cesse, dans le fil d’un récit tragique qui avance implacablement.

Je ne peux donc que recommander la lecture (ou la « voyure » ??) de cette pièce, que je n’hésiterai pas à qualifier de chef d’oeuvre.

FB

(1) Etant en train de lire en même temps le livre de Timothy Snyder « Terres de sang », sur les violences faites aux populations d’Ukraine, Biélorussie et Pologne dans les années 1930 à 1945, l’opus de Dürrenmatt a d’autant plus fait écho en moi ; je me rend compte qu’involontairement, je me suis retrouvée quasiment immergée dans son contexte d’écriture.

Le boucher universel (1965)

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