Littérature – Jane AUSTEN (1775-1817)

La littérature anglaise du XIXe siècle peut s’enorgueillir d’un certain nombre d’excellents écrivains, dont plusieurs femmes (George Eliot, les soeurs Brontë par exemple). Et parmi elles, que je connais bien également, je voudrais évoquer ici ma préférée, Jane Austen, dont j’ai découvert l’oeuvre il y a longtemps mais que je ne me lasse pas de relire.

Sa vie, vue de nous, est sans histoire, au sens premier du terme. Septième enfant sur huit d’un père révérend, issu de la bourgeoisie, elle reçoit une éducation classique et commence très tôt à écrire de courtes histoires et des poèmes. Elle restera célibataire, malgré une histoire d’amour avortée (les parents du jeune homme ayant mis leur veto au mariage) et un projet d’union de raison, qu’elle a repoussé. A l’âge de 27 ans elle part avec sa famille vivre à Bath (qui sera ensuite le cadre de certains de ses romans) jusqu’à la mort de son père. Sa mère, sa soeur Cassandra et elle sont ensuite hébergées par son frère Henry dans un cottage à Chawton. Elle commence à publier relativement tard, à partir de 1811. Elle meurt en 1817 et Cassandra et Henry se chargent de la publication des derniers livres.

Six oeuvres majeures achevées en tout, Raisons et sentiments, Persuasion, Northanger Abbey, Orgueil et préjugés, Mansfield park et Emma, ont suffi à bâtir la renommée mondiale de cet auteur tout à fait à part. Elle fait l’objet d’un véritable culte, et on ne compte plus les festivals/sites internet/cercles/clubs qui lui sont dédiés. Je fais ardemment partie de cet ensemble de fans, même si je ne participe pas activement aux festivités citées plus haut (le style Empire ne me sied pas…).

Voilà un écrivain remarquable, dont il faut chercher l’âme en tentant d’épuiser les textes par relectures successives. Je reste surprise à chaque fois par sa profondeur et son originalité. Et j’ai du mal, quand j’ai recommencé à lire un des opus, à ne pas relire de manière compulsive les autres (est-ce que c’est grave, docteur ? Je dirais que non).

Je sais que des milliers de choses ont été écrites sur elle, qu’elle a fait l’objet de multiples thèses de littérature et j’ai longtemps hésité à dire quelque chose à son sujet, qui viendra s’ajouter de manière artisanale à tout ce discours construit et documenté. Mais je me lance…

Pourquoi apprécie-je cet auteur ? Depuis la fin de mon adolescence, elle m’a fascinée sans que je comprenne tout de suite pourquoi. Je peux maintenant arriver à démêler les causes.

Des histoires d’amour qui finissent bien Voilà la première chose qui nous frappe, si nous appréhendons cette littérature à un niveau primaire. Romances contrariées et qui triomphent de presque tout, y compris de l’opposition des classes sociales solidement implantées dans cette Angleterre du début du XIXe siècle. Malgré les mille embûches semées sur le chemin des amants, ils s’en sortent. La manière délicate de l’auteur transcende ce succès, en en faisant quelque chose de pur et entier. Et pourtant, si l’on en reste à ce stade de récit, on peut s’entendre dire, comme j’ai entendu une des mes soeurs, que nous sommes dans un roman de la série « Harlequin ». Certes, je comprend ce jugement, mais le trouve vraiment court.

Une vision aigüe de la société Car au-delà de l’histoire sentimentale tourmentée qui est au centre de tous ses romans, ce qui se joue ici, c’est une réalité sociale que Jane Austen parvient à nous restituer, celle de la bourgeoisie et de la noblesse du début du XIXe siècle en Angleterre. Nous ne sommes pas en France, bouleversée par une Révolution récente et qui cherche à prendre ses marques, mais dans un contexte stabilisé où chacun semble avoir une place immuable. Pas de vraie caste, juste des niveaux, plus flous, qui créent un espace dans lequel les gens peuvent se croiser mais pas pour autant se rencontrer, étiquette oblige. Ainsi, dans plusieurs opus, nous voyons par exemple des femmes se rendre à une fête, elles sont là, mais ne peuvent pour autant y prendre part, par manque de connaissances qui pourraient les y introduire. Elles restent sur le bord, isolées, jusqu’à ce qu’une bonne âme leur donne le sésame. Tout est affaire de codes créant des barrières invisibles au premier abord, que nous essayons difficilement de décrypter depuis notre XXIe siècle, car si nous en paraissons loin, nous sentons que cela nous concerne aussi. Et nous avons la nette impression que dans plusieurs romans, l’auteur transgresse une barrière sociale dans les unions qu’elle met en scène. Il ne s’agit pas, en effet, de ces histoires limpides où la princesse épouse le berger ou le roi la paysanne. Tout est ici plus subtil et complexe. J’aime particulièrement, sur ce sujet, « Orgueil et préjugé« , où l’héroïne, Elizabeth Bennett, accumule les transgressions subtiles et quasiment invisibles vues de nous, par rapport à la famille du sieur Darcy, d’une plus grande lignée que la sienne. Ainsi, lorsqu’elle se rend à leur propriété, robe salie par un long trajet dans des chemins boueux, pour voir sa soeur sévèrement malade. Là où nous ne voyons qu’un geste naturel de compassion d’une soeur pour une autre, la famille d’accueil juge avec dédain et cynisme sa tenue inconvenante. Surgit ici également une autre dimension des romans de Jane Austen, sa volonté de s’extraire des règles du monde dans lequel elle vit, pour le penser autrement. Face à cette noblesse sclérosée (je vous laisse goûter l’ironie de la présentation de Lady Catherine De Bourgh), l’auteur décrit une famille, les Bennett, qui n’honorent plus complètement les règles, dans l’esprit nouveau qui souffle sur l’Europe en ce début du XIXe siècle (faut-il le relier au mouvement français des Lumières ? Je ne sais). Le père de famille Mr Bennett, semble l’incarnation d’une pensée libre et différente, tant par rapport à ces figures dépassées que par rapport à sa famille (sa femme surtout) qui se conforme à leur supériorité.

L’émergence du féminisme Car Jane Austen est un libre penseur, dans le sens où elle porte sur la société un regard plein de recul et de sens critique. La condition des femmes, qui sont les personnages centraux des oeuvres, les hommes n’apparaissant qu’en périphérie, quelle que soit leur aura, est un objet qu’elle ne se lasse pas de décrire, sur un mode de dénonciation, avec l’air de ne pas y toucher. Ainsi, dans cette Angleterre du début du XIXe siècle, seuls les hommes héritent. Un fils peut, à la mort de son père, mettre ses mère et soeurs hors de la maison familiale et les réduire, s’il le souhaite, à une vie déclassée (« Raison et sentiments »). Quand il n’y a pas de fils, les biens et titre reviennent à l’héritier mâle le plus proche en rang. D’où les manoeuvres familiales (ou plutôt maternelles) pour accoupler une des filles à cet homme providentiel, quelle que soit sa rudesse et/ou son inculture (« Persuasion« , « Orgueil et préjugé« ). Il faut avoir en tête que ces femmes, issues de la bourgeoisie, ne peuvent travailler contre rémunération sans déchoir. Elles peuvent ainsi se retrouver dans une impasse imparable : plus de revenus pour tenir leur rang, et donc difficultés pour trouver un mari, et impossibilité de les augmenter par une activité rémunérée. Tout cela dans un monde codifié et immuable, dans lequel aucun écart n’est permis sans manquer gravement aux convenances. La boucle est bouclée. Nous comprenons d’autant plus l’importance cruciale de tous les moments de rencontre, les visites et surtout les bals et fêtes, où les jeunes filles auront peut-être l’opportunité de séduire un beau parti, certes, mais surtout de sauver leur vie. Et nous voyons, au fil des lectures, un certain nombre de mariages que nous dirions aujourd’hui « de convenance », dont la plus belle illustration est à mon avis le mariage de Mr Collins avec Charlotte Lucas (« Orgueil et préjugé« ) ; Mr Collins, homme présenté comme sans attrait, mais héritier de la famille Bennett, est comme une bouée de sauvetage pour cette jeune fille sans avenir. Dans ce monde difficile et semé d’embûches, l’écrivain nous donne à voir des jeunes femmes libres et pleines de vie, qui dépassent les interdits, parfois aveuglément, pour tenter de réaliser leur existence. Elizabeth Bennett (« Orgueil et préjugé« ), Catherine Morland (« Northanger Abbey« ), Elinor et Marianne Dashwood (« Raison et sentiments« ), Fanny Price (« Mansfield Park« ), Anne Elliott (« Persuasion« ) et, dans une moindre mesure, Emma Woodhouse (« Emma« ) sont des figures de progrès social, qui font avancer la question de la condition féminine, de par leurs choix d’existence. Et la place de l’auteur dans tout cela ? Nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’elle ré-écrit sans cesse son histoire de vie rêvée ; nous comprenons mieux, à l’aune de tout ce que nous venons de voir, en quoi son célibat l’engage sur un chemin de vie tracé. Grâce à son frère, avec lequel elle avait la chance de bien s’entendre, elle n’aura pas à se préoccuper des aspects matériels de son existence. Mais pour le reste ? Nous pouvons penser que toute la profondeur de l’oeuvre, que nous sentons au fil des pages, vient de l’interaction permanente de son destin avec celui qu’elle prête à ses héroïnes.

Un humour bien anglais et si subtil Loin de moi l’idée de réduire les livres de Jane Austen à d’âpres drames où se jouent la vie de ces jeunes femmes (et de son auteur), qui nous feraient pleurer de la première à la dernière page, comme lorsque nous lisons l’histoire de Cosette dans « Les misérables » de Victor Hugo. A l’instar de ce qui se passe dans l’oeuvre de Charles Dickens, un humour très fin vient alléger l’oeuvre et la rendre charmante. Dans une écriture très structurée et équilibrée, l’auteur glisse nombre de piques et de pointes à l’anglaise, si je puis dire, raffinées et pleines de sens, qui s’intègrent au récit pour mieux en souligner les moments abrupts. « L’humour est la politesse du désespoir », disait Boris Vian, qui n’était pas Anglais, certes, mais qui aurait pu !😉

Tout cela fait de Jane Austen un écrivain irremplaçable, météore du début du XIXe siècle, trop vite disparue, qui nous laisse avec une oeuvre unique en complète résonance avec notre monde, malgré les différences apparentes.

C’est pourquoi les plus belles adaptations filmiques de cette oeuvre sont à mon avis les plus littérales (1). Dès que l’on essayer d’extravaguer, cela donne autre chose, qui n’a plus grand chose à voir avec les romans initiaux, que l’adaptation soit réussie (« Le journal de Bridget Jones », « Coup de foudre à Bollywood ») ou en soit réduit à une banale histoire sentimentale (« Austenland », à éviter parce que hors propos, de mon point de vue).

(1) Et réalisée par des Anglais : je recommande toutes les adaptations de de la B.B.C.