Livre – Jean-François FOGEL et Bruno PALATINO : La condition numérique (2013)

condition numerique

Ayant attrapé « au vol » la fin d’une émission d’Alain Finkielkraut sur France Culture sur la révolution numérique, sujet qui m’intéresse fort, j’ai acquis in petto l’ouvrage de MM. Fogel et Palatino, invités du plateau ce matin-là.

L’évolution actuelle des technologies de l’information et de la communication ne laisse pas en effet de poser des questions  de nature presque existentielle : l’homme est-il en train de changer, de vivre une révolution, comme nous l’annoncent régulièrement certains médias ? Il est vrai qu’à voir tous nos congénères (moi y compris parfois), qui jonglent sur leurs smartphones – j’emploie ce mot exprès pour souligner la virtuosité de certains, qui passent d’une conversation téléphonique à un jeu, tout en regardant leurs mails et en écoutant leur musique, j’exagère à peine, vu dans le métro parisien – sans faire cas de leur entourage, ou au mieux en divisant leur attention, nous pouvons légitimement nous poser la question : s’agit-il d’une transformation de fond ? Ou simplement de l’irruption de nouveaux outils, qui viennent compléter notre monde sans bouleverser l’être humain dans ses pratiques profondes ? Si j’ai un avis sur la question, il n’est pas si tranché que cela et je cherche des pensées différentes pour confronter la mienne, car l’expérience nous apprend que toute avancée technique comporte son lot d’aspects positifs et négatifs.

Sous la caution d’un penseur reconnu, officiant sur une radio qui donne à réfléchir, j’attendais beaucoup de cet opus, écrit à quatre mains par des auteurs de métier (consultant en nouvelles technologies, journaliste et ancien directeur de France Culture, pour résumer quelques aspects saillants de leurs C.V.).

Las, ce serait un euphémisme de dire que le livre ne m’a pas apporté ce que je cherchait. En réalité, je ne me souvenais plus de (quasiment) rien en le refermant. Ce qui est quand même rare et j’ai donc essayé de comprendre la raison de cet échec de lecture.

Le fond : un livre où nous cherchons le contenu attendu
Certes, j’aurais dû me méfier de la quatrième de couverture, elles sont toujours plus alléchantes que le contenu, lorsque celui-ci n’est pas à la hauteur (j’ai l’impression que je viens d’écrire une tautologie :-)). Elle laissait entrevoir une réflexion sur « une forme nouvelle de la condition humaine », parcourant les effets du phénomène sur « les mass médias, les loisirs, le système de production, les rapports interpersonnels et même l’idée que nous nous faisons de la vie ». Un croisement génétique, en quelque sorte, entre Jean Baudrillard (« La société de consommation ») et Roland Barthes (« Mythologies »).

Or, nous n’apprenons rien de cet « essai », (comme le nomme le sous-titre de l’ouvrage), ou si peu (mis à part les quelques jalons historiques qui nous montrent la brutalité de cette avancée technique, mais dont les auteurs ne tirent que des choses évidentes) . De page en page, nous reconnaissons des faits que nous avions déjà constatés, sans qu’ils soient interpellés davantage. Je ne saurais vous dire davantage sur le contenu, ayant du mal à extraire des faits saillants de ce magma (au sens littéral du terme) qui mélange données techniques (incursion dans les langages informatiques ou l’univers secret des bytes), faits historiques (création d’internet, de Facebook, d’Amazon, etc.) et réflexions évidentes (« Pour autant, un essai sur l’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité numérique n’aurait aujourd’hui aucun objet s’il en restait à la quête de l’authenticité. Distinguer entre l’original, la reproduction de l’original et les images conçues pour être reproduites n’a pas de sens dans un univers qui brasse seulement des copies numériques porteuses d’un code à la rédaction absolument identique. Le facteur de mutation ne tient plus à l’oeuvre dans ses différents états mais aux pratiques culturelles de l’internaute. Chacune de ses actions dans le champ culturel, qu’il s’agisse d’adresser un lien à un ami, de s’exprimer sur le film qu’il vient de voir ou de télécharger une chanson prise en compte par un algorithme, contribue à la diffusion d’un contenu » [p. 118]). Vous aurez noté quand même l’effort de vocabulaire qui semble se substituer au contenu…

La forme : un méta-livre sur internet
A l’instar de Thomas Bernhardt (1), dont l’écriture, toute en lourdeurs et répétitions incessantes, creuse le sillon profond dans lequel doit s’embourber son récit, les auteurs, pour mieux parler de ces nouvelles technologies, endossent leurs habits de surfeurs et nous emmènent au rythme des clics rapides de la souris, d’un sujet à un autre. Nous avons littéralement l’impression d’ouvrir fenêtre après fenêtre, dans un tourbillon parfois étourdissant et peu propice à la pensée réfléchie. C’est un « essai web 2.0 » qui nous emporte à toute vitesse, nommant à peine les concepts, déjà vus, à peine entrevus, sitôt disparus…

Pour asseoir davantage la légitimité de se nommer « essai » et s’ancrer dans une filiation de pensée, l’ouvrage use d’un artifice supplémentaire, la citation. Sont ainsi convoqués au fil des pages, Roger Caillois, Vladimir Nabokov, Jean Baudrillard (je n’avais pas tort !), Jacques Lacan, Andy Warhol, George Orwell, Franz Kafka, Milan Kundera, John Maynard Keynes et Ludwig Wittgenstein, ce dans les cinquante premières pages de l’opus ! Du « name dropping » (2), comme disent les Anglo-Saxons. Qui de plus mélange aisément les sources ; ainsi voyons-nous se côtoyer dans la même page T. S. Eliot et Cory Doctorow, éditeur du blog Boing-Boing, ou apparaître Luke Skywalker ou le film Avatar en citations indirectes, au milieu de ces auteurs (qui n’en demandaient pas tant).

Le procédé n’étant apparemment pas suffisant, la citation se profile dans l’architecture même du livre, dont les chapitres renvoient à des titres d’oeuvres littéraires. Nous voyons ainsi défiler, pêle-mêle, La condition humaine (André Malraux), La carte et le territoire (Michel Houellebecq), Le capital (Karl Marx), La foire aux vanités (William Makepeace Thackeray), etc. Cela eût été une belle idée si le contenu s’était montré à la hauteur. Ici, il ne reste qu’une énumération sans but.

Tout cela consolide l’idée d’un livre qui s’identifie à son objet. Comme sur internet, où nous pouvons passer sans hiérarchie de la lecture de « Harlequin » en ligne à l’écoute d’un trio de Haydn, en passant par la distribution de quelques « like » sur notre compte Facebook et l’achat d’un billet de train pour Bourg-en-Bresse. Autant d’informations et d’interactions toutes sur le même plan. Sans aucune autre stimulation intellectuelle que les procédés cognitifs de base.

Peut-être n’y a t-il (encore) rien à dire sur le sujet des nouvelles technologies de l’information et de la communication ? Ou peut-être n’étaient-ce pas les bons auteurs. Pour les parodier, « la guerre est une chose trop sérieuse pour la confier à des militaires », disait George Clémenceau…

(1) Que le lecteur de la présente chronique ne s’y trompe pas, Thomas Bernhardt fait partie de mon panthéon littéraire…
(2) Procédé qui consiste à parsemer sa conversation ou son écrit de noms célèbres.

FB