Littérature – Leslie KAPLAN : L’excès – L’usine

leslie kaplan

Un livre mince et dense. Petit par sa taille (une centaine de pages), très aéré et pourtant si lourd. Tout est contraste dans cet opus. La beauté de l’objet livre (publié chez P.O.L., couverture immaculée, papier de grande qualité, mise en page luxueuse), confrontée à un propos si quotidien. Cette divergence, nous la ressentons tout au long de notre lecture. Une prose qui tend à la poésie onirique pour essayer de saisir, d’une manière presque conceptuelle (et pourtant si matérielle) le quotidien d’un travailleur à l’usine. Une série de petits tableaux qui s’enchaînent les uns aux autres, des impressions fines et ténues sur le rapport du corps à ce qui l’environne. Ce corps lourd et presque inutile, la pensée enfuie, épuisée par les journées qui passent. Voilà ce que nous ressentons en lisant cet ouvrage.

L’usine, la grande usine univers, celle qui respire pour vous. Il n’y a pas d’autre air que ce qu’elle pompe, rejette. On est dedans.
Tout l’espace est occupé : tout est devenu déchet. La peau, les dents, le regard.
On circule entre des parois informes. On croise des gens, des sandwichs, des bouteilles de coca, des instruments, du papier, des caisses, des vis. On bouge indéfiniment, sans temps. Ni début, ni fin. Les choses existent ensemble, simultanément.
A l’intérieur de l’usine, on fait sans arrêt.
On est dedans, dans la grande usine univers, celle qui respire pour vous.

Pour mieux rendre cette tension palpable, l’auteur procède par itérations, comme par spirales. Un peu à la manière de Thomas Bernhardt, mais avec plus de légèreté, elle creuse son sillon par cercles successifs (les chapitres sont nommés « cercles », ce qui rappelle bien sûr les cercles ouvriers mais donne également des indices sur le cheminement de l’oeuvre).

L’apparente légèreté de la lecture semble ne laisser aucune trace lorsque nous fermons le livre. Mais il revient nous hanter, dans sa dimension universelle. Et nous percevons, au-delà de ces mots qui apparaissent si simples, toute la lutte de l’homme contre son environnement, pour conquérir sa place dans un espace hostile a priori.

Au-delà du monde du travail, c’est toute l’humanité et ses tâtonnements quotidiens que décrit ce livre, avec une grande économie de moyens qui tend vers l’épure et nous laisse libre dans notre imagination personnelle.

Magnifique et à lire

FB