Littérature : Maylis de Kerangal (1967- )

« Au moment où commence cette histoire – car il y a toujours un commencement, un et un seul, même si ramifié dans l’écheveau poreux des multiples, même si infiniment petit dans la broussaille du temps, il y a toujours l’instant cutter qui se détache et déchire le réel schlak !, le mouvement qui vient affecter la vie comme elle allait, le battement des paupières sitôt filé dans la traîne des jours après quoi rien n’est tout à fait pareil : il y a toujours un top départ  – au commencement donc, il y a trois filles qui piétinent sous la pluie tiède de septembre, à l’arrêt du bus numéro 1, en haut du boulevard Albert-1er, au Havre ».

Voilà les premières lignes de « Dans les rapides« , roman de Maylis de Kerangal, écrivaine française née à Toulon et qui a passé son enfance au Havre, dont elle fait le décor de ce roman paru en 2007. Pour compléter cette biographie au sens que je veux lui donner pour cette page, j’ajouterai qu’elle a reçu en 2010 le prix Médicis pour « Naissance d’un pont« . J’ai également lu d’elle « Tangente vers l’Est« , qui m’a fait la découvrir. Chaque fois avec beaucoup de bonheur. A partir de ces livres je souhaite écrire ici sur cette femme si talentueuse, pour la remercier et, si je peux, la promouvoir. J’ajouterai que j’ai eu le privilège de la voir en mars dernier dans la librairie « Les arpenteurs » (Paris, 9e), où elle faisait une lecture et une explication de son dernier livre, « Tangente vers l’est ». J’ai intégré les impressions laissées par ce moment dans mes propos.

Fond et forme – La première chose à dire est que Maylis de Kerangal est à la fois sur le fond et la forme. Cela n’a l’air de rien, mais ce n’est pas commun. Combien de « polars » avons-nous lu, qui sacrifiaient l’écriture à l’histoire ? Et combien de romans qui faisaient le contraire ? Ici, un équilibre parfait entre une écriture ciselée, dont nous reparlerons et un synopsis qui n’est pas éclipsé par le style. Au-delà de l’histoire générale que nous conte chaque livre, c’est la collection de petites scènes et leur merveilleux rendu, qui nous ferre. Des instants qui sont des histoires en soi et qu’elle fouaille jusqu’aux entrailles pour mieux nous les offrir. Et chacun éclate comme une bille de parfum qui livre son odeur à nos sens, dans toute l’exactitude de sa restitution. Nous avons vécu ces moments, apparemment anodins, dont elle fait une description si aigüe, mais nous n’aurions jamais su les dire de manière si juste. Elle touche chaque fois au but dans ses descriptions de scènes simples ou plus dramatiques.

Choix des mots et beauté du style – Est-ce le fait que Maylis de Kerangal a passé son enfance dans deux ports qui lui donne cette ampleur, cette ouverture vers l’espace, ce souffle qui veine son écriture ? Dans « Naissance d’un pont », elle fait d’une histoire de chantier une véritable épopée, un western moderne sur fond d’acier et de boue. La description de la musique pop devient sous sa plume un morceau de bravoure (« Dans les rapides »).

Le style est en même temps précis, les mots sont choisis avec beaucoup de soin, rien n’est laissé au hasard (on lui prêterait bien l’usage d’un « gueuloir », à l’instar de Gustave Flaubert, qui se lisait à lui-même et à haute voix les phrases qu’il venait d’écrire pour mieux les peaufiner). Une dentelle de mots et expressions, ou plutôt un cisèlement littéraire, poli et repoli, qui fait surgir des beautés inattendues de moments ou lieux a priori banals. C’est une écriture qui se déguste, s’effeuille lentement pour en saisir toute la saveur et toute la courbe. Cette femme sait regarder le monde et tente sans cesse d’en restituer toute la teneur. Un peu comme si elle luttait avec le langage pour en extraire le maximum de suc, tous les mots semblent être à leur place, dans leur perfection. Que l’on me comprenne bien, je ne voudrais pas donner l’impression que nous parlons d’un catalogue de mots précieux, Maylis de Kerangal aime tous les mots, les simples, les complexes, les anciens et les modernes, qu’elle mèle avec un bonheur certain. Je dois dire qu’elle fait preuve de la même précision à l’oral. Cherchant parfois le mot juste, elle interrompt son propos parfois pour le trouver. Et sa langue de haute tenue force le respect.

Ajoutons à cela un sens du rythme qui déroule les phrases comme un ruban d’évidence. Sûrement très pensé et travaillé, le style restitue la pensée et les émotions de manière fluide et nette. Elle n’hésite pas à saccader ses phrases pour mieux imager son propos, sans que nous le ressentions à la lecture. Tout est mesuré pour dire exactement ce qu’elle veut dire. Cette écriture incisive et douce à la fois nous transporte de page en page et nous ne voulons pas qu’elle s’arrête.

C’est donc une très belle découverte que j’ai faite l’an dernier et que je vous souhaite de partager très vite.

FB