Cinéma – Cédric JIMENEZ : Chien 51 (2025)

 « Dans un monde globalement barbare, il est réconfortant de savoir qu’entre le moment où ils se sont rencontrés et celui où ils se sont perdus, ils se sont aimés » Enki Bilal

C’est grâce au remarquable blog de Princecranoir que je suis allée voir ce film, que je voyais perdurer sur les écrans, signe clair d’un engouement du public. De l’œuvre de Cédric Jimenez, je ne connaissais rien, ayant manqué (pour cause d’expatriation en Chine) « Bac nord » sorti en 2020, film qui semble avoir remporté un certain succès.

C’est un peu un O.V.N.I. dans le paysage des films français, comme une superposition d’un film policier, genre que nous affectionnons dans notre pays, avec un film dystopique, ce qui est plutôt l’apanage des studios hollywoodiens.

Paris. Dans un futur lointain (et pas si lointain que cela, nous diraient les pessimistes – et les Chinois 😉), le créateur d’une intelligence artificielle nommée Alma, qui permet à la police de reconstituer les scènes de crime jusqu’à appréhender à coup sûr le meurtrier, est assassiné devant chez lui. Ce fait va déclencher une enquête confiée à Salia (Adèle Exarchopoulos) enquêteuse de la zone 2, qui va se voir adjoindre Zem (Gilles Lellouche), un enquêteur de la zone 3, dont le matricule C51 donne le nom au film. Leurs investigations conjointes vont les faire remonter jusqu’aux plus hautes instances.

Le film entremêle plusieurs dimensions. Tout d’abord, comme évoqué, c’est un film policier carré, à la française, nous voyons ici passer des réminiscences d’Alain Corneau (« Police python 357 », 1976) ou de Jean-Pierre Melville (« Le cercle rouge », 1967), tous ces cinéastes aux films secs et nerveux, peuplés d’hommes en action (notons ici l’introduction d’une femme dans le cercle fermé des enquêteurs des anciens temps 😉) et centrés sur leurs intrigues. Pragmatique, sans affèterie, pleine de suspense, l’intrigue se déroule dans un grand réalisme, la mise en scène se faisant urgente dans les scènes d’action, ne lâchant pas ses personnages, caméra toujours en mouvement.

S’invite également ici une projection dans la noirceur futuriste d’un état totalitaire, décrit dans ses différentes dimensions traitées de manière assez classique, bâtiments minimalistes tout de verre et béton, voix synthétiques douces, et vêtements noirs pour l’élite, drones, bracelets de reconnaissance, toute une théorie de symboles déjà utilisés dans d’autres opus. Affrontés bien sûr à une humanité faite de sous-hommes, perdus dans un univers suintant la misère, ordures à tous les coins de rue, immeubles tagués au bord de l’effondrement, insalubrité partout et drogue en circulation presque libre. C’est une dichotomie assez classique, les élus qui s’en sortent, face à la populace qui marne dans la pauvreté. Pensons à « Elysium » (Neill Blomkamp, 2013), à l’excellente série animée « Arcane » (2021-2024), ou encore au jeu vidéo « Deponia » (2012), trois exemples pris dans des registres différents et très représentatifs, pour mesurer combien cette césure entre populations « du haut » et « du bas » hante notre imaginaire collectif. Si j’osais, je dirai que cela remonte à bien loin, quand les dieux grecs et romains vivaient dans des paradis hors du monde, laissant l’Humanité se débattre avec la faim, la soif, et autres contingences humaines.

Et en même temps, ce film nous parle de notre société à nous, j’ai senti passer, comme en un instant, les gilets jaunes et leurs revendications. Impression renforcée quand nous voyons que la zone 1, le graal pour beaucoup, se situe à l’épicentre de la capitale, au sein du luxe ancien des hôtels particuliers de l’Ile Saint-Louis. Le ministre, dans une des dernières scènes du film, reçoit Zem dans son salon mouluré, canapés confortables, livres d’art disposés sur la table basse de prix et tableaux anciens au mur.

Le film lève quand même un vrai sujet de société, l’intelligence artificielle et ses conséquences quand elle est hors contrôle.

Porté par des acteurs au carré (avec une mention pour Romain Duris, qui malgré un petit rôle, explose à l’écran), c’est un film hybride bien réussi.

FB