« La Kolyma, un Auschwitz sans les chambres à gaz » (Gueorgi Demidov)
C’est à un moment noir de l’Histoire soviétique (et de l’Histoire de l’Humanité) auquel s’attaque ce film, qui s’est déroulé sur le sol russe entre 1936 et 1938, quand Staline et son administration ont essayé d’éradiquer les oppositions, exécutant près de 700 000 personnes et en déportant près de deux millions, dont une grande partie des communistes de la première heure. Appelée « Grande terreur », cette période demeure un traumatisme collectif du peuple russe (et des communistes européens, dont un certain nombre qui s’étaient réfugiés en U.R.S.S. notamment pour échapper à la montée des extrémismes ont été enfermés, torturés puis déportés eux aussi).
Gueorgui Demidov (1909) fait partie de ces victimes, ingénieur physicien à l’Institut de physique de Kharkov, déporté au Goulag dans l’extrême est sibérien en 1938, il ne sera réhabilité qu’en 1958. Il écrit pendant sa détention, ses manuscrits seront confisqués et finalement rendus à sa fille à la fin des années 1980. Leur publication en Occident n’aura lieu que dans les années 2020.
C’est tout au crédit du cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa, que de vouloir rappeler ici ces faits, au travers de cette nouvelle de Gueorgui Demidov, dans un contexte géopolitique où il fait bon se remémorer la violence de l’Etat soviétique.
Roumanie, Pays-Bas, France, Allemagne, Lituanien et Lettonie ont co-produit le film, une presque Europe dressée contre l’envahisseur, pour faire exister cette oeuvre.
Nous aimerions aimer ce film, nanti de tous ces soubassements politiques, qui traîne autour de lui comme une aura de résistance bienvenue dans l’époque que nous traversons. Est-ce parce que je m’étais immergée dans des films politiques plus spectaculaires (« La disparition de Joseph Mengele », voir article sur ce blog ou « Berlinguer, la grande ambition » sur un dirigeant du Parti Communiste italien, au moment des heures sombres liées aux Brigades rouges), je ne sais, mais dans tous les cas, je n’ai pas réussi à adhérer complètement à cette oeuvre.
A son crédit, il faut porter une mise en scène soignée, très classique, avec une presque unicité de temps et lieu, les deux premières scènes, dans la prison puis dans l’antichambre du Procureur Général occupant la majorité du film. Nous pouvons saisir ici, dans un temps étiré, qui dit sûrement le temps de l’attente et le temps de l’incarcération, comme un temps de soumission à un pouvoir contre lequel on ne peut rien, toute la violence de l’époque, policée par une bureaucratie aberrante, qui vous oblige à ouvrir une quinzaine de portes pour accéder à un détenu ; ou à hanter des couloirs, escaliers et antichambres infinis pour obtenir une audience. Pesanteur absurde des rouages administratifs, arbitraire total des instances du pouvoir, qui n’auraient pas été désavouées par Kafka, et qui transforment un homme intègre en coupable sans possibilité d’appel.
J’ai pris connaissance de cette période au travers de l’œuvre d’une écrivaine russe Ezvenia Guinzburg, prise ainsi que son mari, Maire de Kazan, dans la tourmente de cette immense purge, et qui a écrit deux livres magnifiques sur le sujet (« Le vertige » et « Le ciel de la Kolyma »), dont je ne peux que recommander la lecture.
Je ne peux bien sûr pas désavouer le propos très engagé de ce film ; pour autant, il s’est avéré trop lisse, presque académique, manquant de la ferveur qui aurait dû accompagner cette dénonciation d’un meurtre de masse.
FB

Belle critymais déception donc. Je comprends car ce film est comme un mur qui écrase, un piège implacable. J’ai aimé sa rigueur, sa froideur, sa lenteur. Je ne le trouve, à ce titre, pas si classique. Il m’a rappelé « la Zone d’intérêt ».
Il donne aussi très envie de plonger dans cette littérature de goulag dont tu évoques les titres.
Un grand merci pour ces conseils 🙏🏼.
« Belle critique » 🙄