Cinéma – Elia KAZAN : Le lys de Brooklyn (1945)

On ne présente plus Elia Kazan, ce metteur en scène hybride, qui a apporté un peu de l’Europe en lui en rejoignant les Etats-Unis en 1913, à l’âge de quatre ans. Il est l’auteur de bien des chefs d’oeuvre, citons en vrac « A l’est d’Eden » (1955), qui a révélé le tout jeune James Dean, « Un tramway nommé désir » (1951) qui voit un des derniers rôles importants de l’incroyable actrice Vivian Leigh et l’émergence du talent de Marlon Brando, et citons aussi un de mes préférés, « La fièvre dans le sang » (1961), opus absolument déchirant, hanté par Natalie Wood et Warren Beatty.

Cet homme est un directeur d’acteurs, il sait leur donner l’ampleur qu’ils méritent, leur laisser la première place. Ainsi les Natalie Wood et Vivian Leigh, qui ont tenu dans ses films des rôles majeurs, ou James Dean et Marlon Brando, dont ce furent les premières apparitions filmiques, en forme de tremplin. Dans ce premier film majeur, les acteurs sont également sur le devant de la scène (et James Dunn, qui joue le rôle du père a d’ailleurs obtenu un Oscar du meilleur second rôle masculin). Comment rester indifférent aux performances de tous ici, notamment de Perry Ann Garner, qui incarne la petite fille, Francie, ils sont tellement authentiques qu’ils portent le récit à eux seuls.

C’est un premier film, différent de ceux qui suivront, plus optimiste, l’auteur lui-même l’a défini comme un « conte de fée sentimental » (éloigné de sa famille qui était restée à New-York, il a voulu se créer une sphère de réconfort). Mais sont en germe ici les grandes lignes de sa filmographie à venir.

Tout d’abord cette notion de classe sociale, qui est ici claire et ressurgira ensuite dans bien de ses films. Il s’intéresse aux modestes et quand il fait incursion chez la classe supérieure, c’est pour mieux la voir naufrager (« La fièvre dans le sang »). Et surtout il garde en tête que, même dans ce nouveau pays, toute la stratification européenne s’est reconstituée pour figer la société dans des sphères qui ne communiquent pas entre elles. Ici, nous sommes plongés dans le quotidien d’une famille modeste de Brooklyn, un couple, elle qui est femme au foyer et fait des ménages et lui, un perdant magnifique, à la belle voix, qui anime des mariages et autres festivités, avec leurs deux enfants, Francie et Neeley. La classe supérieure, nous ne l’entreverrons qu’au travers du récit du père qui a chanté pour un mariage de « riches », qu’il dépeint au travers de ruissellements de diamants.

Car ici, tout se passe en presque huis-clos. Loin de s’évader dans d’autres strates sociales, les protagonistes sont le plus souvent enfermés dans leur quartier (parfois) et leur logement (le plus souvent). Séparation de classes autant géographique que symbolique. De la chambre à la cuisine, de la cuisine à l’école, tel est le quotidien de la maisonnée. Ainsi, pour accentuer cet enfermement spatial (et social), le réalisateur les cantonne le plus souvent à leur intérieur.

Tout le monde ici cherche à vivre mieux, mais dans la dignité. Trouver des petites combines mais sans franchir la ligne rouge. Car la famille a des valeurs morales, portées par la mère, qui demande à ses enfants de lire Shakespeare ou la Bible, pour les éduquer.

Cette mère est d’ailleurs le personnage le plus fort du film, même s’ils le sont tous. Elle mène le ménage d’une main ferme, n’acceptant pas l’injustice et se relevant même en cas de coup dur. Elle peut compter sur l’appui indéfectible de sa soeur et de sa mère, qui l’entourent avec chaleur et apportent leur rayonnement positif dans des moments bien tristes. Elle oppose son pragmatisme aux élans rêveurs de son mari, lui qui pense que tout est toujours possible. Ce sont des personnages qui se sont résignés (ou vont le faire) à leur sort, sans penser s’en évader un jour, ils n’ont pas d’aspiration à une meilleure vie, ni pour eux, ni pour leurs enfants, simplement (sur)vivre en dignité. Et c’est très fort.

Le noir et blanc rend le film encore plus réel, nous sommes immergés dans l’histoire, comme catapultés dans cet appartement où se jouent la plupart des scènes. Ajouté à la capacité du réalisateur à faire s’installer cette réalité des personnages via sa direction d’acteurs, nous vivons le quotidien de la famille Nolan.

Inutile d’ajouter que la mise en scène est impeccable, au cordeau, nous sentons une vraie patte de réalisateur.

J’ai beaucoup aimé ce film, j’ai compris, après avoir vu bien des blockbusters de notre époque sans intérêt, pourquoi j’aimais le cinéma.

FB