Voyage au temps de la Co-Vid 19 (2020)

Voilà le grand jour, celui auquel je me prépare depuis des mois, je devais partir pour la Chine le 1er avril (et en fin de compte nous avons raison de tenir compte de la symbolique de ce jour-là) et j’ai finalement pu prendre un avion le 2 septembre…

J’ai cru pouvoir briser la profondeur de l’immensité (Paul Eluard)

Cathédrale païenne après la sortie des fidèles

Ambiance particulière à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, où je suis arrivée bien à l’avance avec mes trois valises et mon sac à dos (je ne sais quand je reverrai les cartons que j’ai fini d’emballer ce matin même, avec les effets conjugués de la pandémie et des tracasseries de l’administration chinoise). Un aller presque simple vers un pays que je n’ai fait qu’effleurer jusqu’à présent, un séjour à Shangaï l’automne dernier, quelques lectures – un peu accélérées ces derniers mois (1) et des films, aussi, qui deviennent plus nombreux sur nos écrans ces dernières années. Ma maison sur le dos, comme un escargot en route vers un ailleurs inconnu et excitant…

A Roissy, j’ai l’impression d’être dans un film post-apocalyptique, où les humains auraient été décimés, laissant intactes les structures qu’ils ont bâties. De grands espaces destinés à accueillir ces foules de touristes et de femmes/hommes d’affaires, restaurants, boutiques de luxe, vides et désertées, les vendeuses de Chanel et Vuitton qui se distraient sur leurs téléphones portables. Tout en devient simple, passer les contrôles de sécurité et la douane se compte en minutes. Et ensuite ces grands halls déserts, hiératiques et presque désespérés dans leur calme inhabituel avec de çà de là de petites foules agglutinées pour attendre un des rares avions. Comme un épitaphe -peut-être temporaire- sur notre consommation illimitée des airs comme moyen de tourisme ; je dois dire que tout ce passé paraît un peu ridicule et désuet.

Vient l’embarquement et le premier choc des cultures. Après toute cette France et ses débats sur le masque, ces dialectiques vertigineuses sur le droit/le devoir de le porter ou non, nous sommes face à un équipage en tenue de cosmonautes, combinaison, masque et lunettes de protection qui nous invitent à gagner cet avion de China Air. Les manutentionnaires français de l’aéroport, qui conduisent des chaises roulantes pour deux personnes âgées, les deux avec le masque sous le nez (autre manière de déroger à la règle) semblent d’un autre monde. « Nous sommes en guerre » nous avait dit le Président français Emmanuel Macron le 17 mars dernier ; apparemment, certains pays ont pris cela plus au pied de la lettre que nous-mêmes, si prompts à demander des mesures de protection et à ne pas les appliquer…

 

Aux moments de crise, ce n’est pas contre un ennemi extérieur qu’on lutte mais toujours contre son propre corps (George Orwell)

A l’arrivée à Tianjin (Port de Pékin), nous sommes en plein film de science-fiction, complètement décalés, nous avec nos bagages de presque vacances (je pense n’être entourée que de Chinois qui rentrent au pays, ou de quelques Français employés en Chine et qui ont réussi à décrocher une lettre d’invitation du Gouvernement, aucun touriste ici vu les circonstances), nous suivons un parcours tracé par ces fantômes blancs sans genre ni visage, nantis de nos diverses déclarations, allant de télé-entretien (avec l’image d’une personne sur un écran) en prélèvements divers dans des hôpitaux « de campagne » (sang, gorge, nez, température – qui a déjà été vérifiée toute les deux ou trois heures dans l’avion) pour aboutir dans une salle d’attente, sans vraiment avoir vu passer les formalités de douane, éclipsées par cet incroyable déploiement sanitaire. Nous irons récupérer nos bagages dans un endroit excentré, en bus, tels des parias que nous sommes encore.

Ajoutons que j’ai fait connaissance avec la débauche de Q/R codes qui va m’accompagner ensuite dans ce nouveau pays. Et de la paperasse à n’en plus finir, bureaucratie à tous les étages ; j’ai par exemple rempli en ligne une attestation de santé que j’ai du remplir à nouveau sous forme papier (en chinois) à l’atterrissage…

Désinfection des tapis de sol, on n’est jamais trop prudent

Le purgatoire : un incubateur (Paul Claudel)

J’ai ensuite rejoint un hôtel – assez rapidement, juste trois heures entre l’atterrissage et l’arrivée à l’hôtel, certains ont mis huit heures- pour y passer quatorze jours sans sortir de ma chambre, avec repas livrés à la porte par d’autres cosmonautes, civils ceux-là et prise de température deux fois par jour (avec envoi des résultats par Q/R code, et oui…). J’ai de la chance, mon espace est spacieux, les repas sont corrects et la rue est silencieuse.

Comme pendant la quarantaine en France, il faut à la fois se laisser aller au temps long et à la fois le meubler, sans chercher à le saturer. Se donner une hygiène de vie, un peu de sport, essayer de récupérer du décalage horaire (et du stress du voyage !), manger correctement et avec modération 🙂 . Mais aussi profiter de ce temps suspendu et apatride pour mieux comprendre ce grand pays, apprendre le chinois avec toute la fascination qu’exerce sur moi cette écriture, se familiariser avec les us et coutumes.

Tout en essayant d’ignorer toute cette surveillance et ces rituels qui pourraient être risibles s’ils n’étaient pas tellement cérémonieux : dépôt de repas trois fois par jour à la porte par des silhouettes blanches et anonymes, obligation de prendre sa température deux fois par jour à heure fixe et à envoyer par Q/R code une déclaration sur l’honneur que nous ne sommes pas malades…

Omniprésence du Q/R code

Dans un peu plus d’une semaine je serai dans la capitale chinoise, je commence dès maintenant à prendre mes marques dans cette nouvelle vie, sans me laisser enfermer dans ce moment en suspension tellement étrange.

A suivre

 

FB

 

(1) Je vous recommande le livre de Dao Bei « S’ouvrent les portes de la ville », par exemple.

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