Arts plastiques : En société, pastels du Musée du Louvre, XVIIe-XVIIIe siècles (2018)

Le Musée du Louvre présente actuellement une série de 150 pastels restaurés pour l’occasion par de généreux mécènes (surtout les Américains Joan et Mike Kahn, grâces leur soient rendues), occasion rare de voir des oeuvres de grands peintres habituellement enfermées dans des réserves.

Le pastel est un peu comme un crayon de couleur ; c’est un bâtonnet constitué d’un pigment de couleur, d’une charge (craie ou plâtre par exemple) et d’un liant plus ou moins gras (gomme arabique, cire, huile). Les rendus sont le plus souvent très naturels, plein de fraîcheur voire de transparence et font merveille dans les portraits, où les pastels sont le plus souvent utilisés. Découvert vers le XVe siècle, il connaît un âge d’or aux XVIIe et XVIIIe siècles, décline ensuite pour réapparaître subrepticement sous les doigts des Impressionnistes.

Mais les textures sont fragiles et c’est la raison pour laquelle nous voyons peu de ces oeuvres exposées, la lumière étant un vrai ennemi pour elles.

D’où l’intérêt de cette exposition, rare, qui nous montre des oeuvres de premier plan. De Joseph Vivien (1657-1734), le premier à travailler en « pastel intégral » (c’est à dire sans aucun autre moyen, tel le crayon par exemple) à Pierre-Paul Prudhon (1758-1823), en passant par Maurice Quentin De La Tour, Jean-Baptiste Siméon Chardin, Charles-Antoine Coypel et d’autres, c’est toute l’histoire de cet engouement pour la matière qui se déroule devant nous en quelques salles.

Je vais essayer de vous faire partager mon engouement en choisissant quelques oeuvres phares dans cet ensemble.

Joseph Vivien – Portrait du Duc de Berry

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Charles de France, Duc de Berry (1686-1714), petit-fils de Louis XIV est ici représenté  selon les canons du portrait royal de l’époque, en armure, fier et droit, au milieu de bouillonnements de tissus précieux, velours, or et dentelle. A la différence des portraits à l’huile de ces personnalités en majesté, nous sentons ici, grâce au pastel, toute la tendreté de l’enfance, dans les doigts et le visage potelés, à la carnation rose et délicate. Les reflets de l’acier se font doux, presque comme des luisances. Et l’or, loin de jeter sa lumière crue, devient comme chatoyant.

Rosalba Carriéra (1673-1757) : Nymphe de la suite d’Apollon

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Artiste vénitienne, elle nous livre ici un portrait tout en délicatesse d’une beauté blonde. Le pastel lui permet ces légers flous dans les contours du corps, qui le rendent plantureux et vivant. Il insuffle à cette oeuvre une dynamique, la nymphe nous interpelle, nous avons envie de la suivre ; c’est une image de la vie en mouvement, dans toute sa jeunesse et sa fraîcheur.

Charles-Antoine Coypel (1694-1752) : La France rendant grâce au ciel pour la guérison de Louis XV en août 1744 à Metz

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Ce qui ici n’aurait pu être que hiératique, une allégorie à la gloire du Roi (un peu risible dans son obsolescence aujourd’hui, voir l’emphase du titre) devient par l’art du peintre et la texture si spéciale du pastel quelque chose de somptueux et à la fois très vivant. De cette femme qui s’élance, dans tous les chatoiements de sa robe lourde et riche, nous percevons le mouvement fluide et gracieux.

Maurice Quentin De La Tour (1704-1788) – Portrait de la Marquise de Pompadour

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Ce pastel au très grand format (plus d’1,70 mètre sur 1,20 mètre) célèbre la Marquise de Pompadour, favorite de Louis XV, accomplie sur bien des plans, la beauté, l’esprit (elle soutiendra Voltaire et les Encyclopédistes) et la politique (elle sera une éminence grise du Roi, très influente. Ce portrait semble chercher à égaler formellement la perfection de la Dame, dans son équilibre de proportions et de couleurs froides et chaudes, dans la beauté et la douceur des textures. La robe à elle seule est un morceau de bravoure, nous avons l’impression de pouvoir toucher ce lourd satin damassé de fleurs et ramures. La carnation est elle aussi particulièrement réussie et rend sûrement justice à la jeune femme.

Jean-Baptiste Siméon Chardin (1699-1779) : Autoportrait aux bésicles

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A partir de 1770, le peintre, qui perd la vue à cause de l’exposition aux liants et pigments à base de plomb de la peinture à l’huile, ne peindra plus que des pastels. Cet « Autoportrait », peint en 1771 le représente pensif, presque méfiant. Dans la continuité de sa manière d’utiliser la peinture à l’huile, le peintre s’attache à décrire picturalement les matières différentes qui forment le tableau, le linge blanc qui entoure sa tête, le noeud bleu de satin, le foulard soyeux et le paletot de laine à la couleur sourde ; toutes ces couleurs qui tranchent les unes sur les autres et se répondent pourtant, font comme un écrin au visage légèrement rubicond.

Jean-Martial Frédou (1710-1795) : Portrait de Madame de Villemomble

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Née de parents inconnus et adoptée, Etiennette Le Marquis connaîtra une vie d’aristocrate, grâce à sa grande beauté qui la fait remarquer par le Duc d’Orléans, dont elle deviendra la maîtresse et qui lui offrira le Château de Villemomble. Ce qui est particulièrement remarquable ici, c’est la carnation de la jeune femme, faite d’une chair presque vivante, ainsi que le camaïeu de gris, rose et blanc à peine rehaussé par une pointe de bleu. Ce qui n’aurait pu être qu’un portrait très classique du XVIIIe prend, de par l’utilisation du pastel, une forme presque intemporelle.

Marie-Suzanne Roslin (1734-1772) : Portrait de Jean-Baptiste Pigalle

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Une des premières femmes admise à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture en 1770 (Académie qui s’empressa de limiter à 4 le nombre de femmes artistes membres 🙂 ). Son chef d’oeuvre, que vous voyez ici inverserait presque notre ressenti, par rapport à certains des pastels exécutés par des hommes, dont nous venons de parler. Car c’est une manière vigoureuse et presque saturée d’utiliser la technique du pastel. Le sculpteur nous regarde, avec un air fier et un peu ironique, campé dans une attitude énergique. Le portrait est au diapason, plein de force et de richesse, le pastel permettant à l’artiste un rendu particulièrement éclatant pour les tissus et la carnation du personnage.

John Russell (1745-1806) : Petite fille aux cerises

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Et voilà le tableau qui m’a donné envie d’écrire cet article. Je l’avais déjà croisé, sans pouvoir me souvenir en quelle occasion. Et il m’a fait la même impression que la première fois, quelque chose de l’ordre de la beauté pure. Bien sûr, les pastels que j’ai commentés dans cet article sont tous superbes ; celui-ci est irrésistible pour moi. Tout en transparence et teintes fraîches et subtiles, il restitue l’innocence de l’enfance, dans un équilibre miraculeux et gracile. Nous sommes dans le summum de la discipline, ici.

Une très jolie exposition ; je vous encourage à ne pas laisser passer les futures expositions du genre, si vous en avez l’occasion, pour admirer ces trésors cachés le plus souvent.

FB