Arts plastiques – Sade, attaquer le soleil (Paris, Musée d’Orsay, 2014)

sade

« Alphonse Donatien de Sade (1740-1814) a bouleversé l’histoire de la littérature comme celle des arts, de manière clandestine d’abord puis en devenant un véritable mythe.
L’oeuvre du « Divin Marquis » remet en cause de manière radicale les questions de limite, proportion, débordement, les notions de beauté, de laideur, de sublime et l’image du corps. Il débarrasse de manière radicale le regard de tous ses présupposés religieux, idéologiques, moraux, sociaux.

Suivant l’analyse d’Annie Le Brun, spécialiste de Sade et commissaire invitée, l’exposition met en lumière la révolution de la représentation ouverte par les textes de l’écrivain. Seront abordés les thèmes de la férocité et de la singularité du désir, de l’écart, de l’extrême, du bizarre et du monstrueux, du désir comme principe d’excès et de recomposition imaginaire du monde, à travers des oeuvres de Goya, Géricault, Ingres, Rops, Rodin, Picasso… »

Voilà la présentation que l’on peut lire sur le site du Musée d’Orsay à propos de l’exposition en cours « Sade, attaquer le soleil », nous invitant à une longue déambulation parmi des centaines (plus d’un millier ?) d’oeuvres très belles et disparates, unies par un fil conducteur subtil, qui peut d’abord nous échapper. Mais quel plaisir de contempler la « Médée furieuse » de Delacroix, « L’enlèvement des Sabines » de Picasso, les figures atroces de cannibales chez Goya, un « Orphée dépecé par les Ménades » de Vallotton, des « Scènes de guerre au Moyen-Age » de Degas, une « Femme étranglée » de Cézanne, des toiles de Füssli, de Hans Bellmer, de Max Ernst, d’André Masson, d’Edvard Munch, d’Odilon Redon et de de Fragonard, des sculptures de Rodin, etc. etc. Débauche de régal pour les yeux !

Tout cela est également éclairé par quelques citations qui voisinent avec les oeuvres et les éclairent. Dérivées de quelques extraits des écrits de Sade, qui laissent ensuite place à d’autres paroles, elles permettent de mieux contextualiser le but recherché par l’exposition.

« Les voleurs font, en tuant pour voler, moins de mal que les généraux des armées qui détruisent des nations simplement par orgueil » [Sade]
« La férocité est toujours ou le complément ou le moyen de la luxure » [ibid.]
« Les hommes sont des tigres et des loups animés les uns contre les autres pour s’entre-détruire (…) Tous ces visages sont des masques, ces mains empressées qui serrent votre main sont des griffes acérées prêtes à s’enfoncer dans votre coeur » [Eugène Delacroix]
« Cruauté et volupté, sensations identiques comme l’extrême chaud et l’extrême froid » [Charles Baudelaire]
« La mort d’une belle femme est incontestablement le sujet le plus poétique du monde » [Edgar Allan Poe]

Ce serait vous faire injure, ô lecteurs pleins d’acuité, que de penser que vous n’avez pas vu ici le glissement sémantique – entraînant comme nous le verrons ensuite un glissement équivalent du sens. La pensée de Sade est envisagée sous le seul angle du couple violence/luxure par les commissaires de l’exposition, qui vont suivre ce point de vue littéral tout au long du parcours, cherchant à montrer en quoi le personnage a bouleversé l’Art, l’amenant à se préoccuper du « sensible », au demeurant dans ses dimensions les plus noires de souffrance/sexe. L’athéisme de l’écrivain est également évoqué au travers d’oeuvres figurant l’irréligion de manière terre à terre et démonstrative (scènes sexuelles explicites impliquant religieux femmes et hommes). Car nous allons être confrontés à tous types d’oeuvre exaltant la mise en contrainte physique et sexuelle de l’être humain – je précise, il s’agit surtout de femmes – autour de sujets récurrents comme l’enlèvement assorti le plus souvent de viol (les Sabines, Roger et Angélique, Danaé…), la figure du martyr (Saint-Sébastien…) et autres.

Nous pourrions accepter ce parti pris s’il disait son nom, si l’ambition de cet accrochage était assumé comme centré sur l’intégration du « sadisme » (1) – et non pas de Sade – dans l’art européen à partir de la fin du XVIIIe siècle. Présenté ainsi, comme embrassant le personnage dans son entier, l’exposition montre deux failles importantes.

Si nous restons dans le concept chronologique strict de cette exposition, nous pouvons tout d’abord nous demander ce que viennent faire ici des gravures du XVIe siècle ou des peintures italiennes du XVIIIe siècle. Si ce n’est faire un écho artistique et esthétique aux thèmes des oeuvres présentées (« Sainte Agathe » d’Antoine Lafréri, 1567, pendant d »Orphée dépecé par les Ménades » de Félix Vallotton, 1914, comme exemple). Faire remonter l’origine des sujets exposés à une époque antérieure à Sade, sûrement dans un souci de pédagogie, ne peut qu’affadir le propos. Bien plus que d’opérer une simple dispersion, qui perd un peu le visiteur, la présentation de ces oeuvres atteint un but contraire de celui recherché par l’exposition : comment dire que ces sujets sont singuliers s’ils étaient pré-existants à la pensée qui les a inspiré ? Il y a là une contradiction qui ne cesse d’accompagner le visiteur pour finir par le perdre tout à fait. Un parcours plus explicite que les quelques cartons qui jalonnent l’exposition aurait peut-être suffi à éclaircir ce point. Je voudrais également signaler un autre aspect flou dans cette exposition, le manque de relation claire entre Sade et les oeuvre présentées. Les commissaires de l’exposition présupposent que les peintres et sculpteurs auraient pris connaissance de son oeuvre, toute leur démonstration repose sur ce point et il n’est pas clarifié (2). Nous sommes comme face à une vérité révélée à laquelle il faudrait adhérer, née dans l’esprit de personnes vivant au XXIe siècle et portant un regard décisif sans preuve sur ce que pensent des artistes des XIXe et XXe siècle à propos d’un auteur tout à fait spécifique du XVIIIe siècle. Fortiches !😉 – Encore une fois je ne parle que de ce que j’ai vu dans ce Musée et non de tout le corpus d’études scientifiques qui a peut-être prouvé cette filiation.

Au-delà de cette première vague critique, je vous en livre ici une plus essentielle. Nous sommes de mon point de vue devant une instrumentalisation de la pensée du philosophe, réduite aux seuls aspects de luxure/violence qui lui a valu nombre de condamnations (vingt-sept ans passés dans des institutions pénitentiaires), alors que nous sommes face à tout autre chose (3). Donatien Alphonse François De Sade est un marquis, élevé dans la fin du XVIIIe siècle dans la plus pure tradition aristocratique (il aura une formation militaire, une des deux voies naturelles à l’époque pour les fils de cette classe sociale avec la religion), au moment où s’opère un double mouvement de fond. La noblesse, menacée par la bourgeoisie qui détient l’argent, est comme une forteresse assiégée, dont aura raison la Révolution de 1789, qui se replie sur elle-même de plus en plus (un exemple, l’Edit de Ségur, du nom du Ministre de la Guerre de l’époque, en 1781, qui réserve les charges militaires aux seuls tenants de quatre quartiers de noblesse). Ce mouvement place les nobles, et Sade en particulier, dans une position de survie. En parallèle, la pensée des Lumières, menée par l’aristocratie, vient attaquer d’autres piliers de la société de l’époque, dont la religion. Elle fait la jonction avec le courant du libertinage, né au XVIe siècle (4). Sade est au milieu de toutes ces influences et en fait une synthèse pour construire une idée politique. Placé dans une position à la fois de dominant (au moins jusqu’en 1789) et de menacé, il est le plus à même de développer une pensée transgressive, dont la luxure et la violence, si extrêmes qu’elles soient chez lui, ne sont qu’un moyen. Ce qu’il prône, c’est une liberté effrénée, débarrassée de la religion, qui permet à l’Homme de n’exister que par lui et pour lui. Si la morale chrétienne s’effondre, il n’y a plus de crime puisque les moyens de mesurer le Bien et le Mal ont disparu. Plus de collectif, seulement un agrégat d’individualités qui cherchent ce qui leur convient le mieux ; c’est une philosophie pessimiste de la libération de l’Homme, qui lui permet de s’adonner à tous ses penchants, voire les plus noirs. Erotisme et violence ne sont donc ici que des signes d’un retour à l’état de nature, instruments ou conséquences d’une liberté absolue.

Il faut alors se demander pourquoi cette exposition maintenant, pour mieux comprendre son objectif. Une des deux commissaires laisse échapper, dans une interview, que le hasard faisait bien les choses puisque 2014 représentait le bicentenaire de la mort de Sade. Ce qui montre bien que cette coïncidence chronologique n’est qu’un alibi.

En fait, tout cela converge pour nous amener à l’idée que le spectaculaire a pris le pas. Sade reste ici un incompris, réduit à ce qu’il était avant la redécouverte de sa pensée au XXe siècle (et citons ici Pier Paolo Pasolini, qui a su tellement bien le raccrocher à une pensée politique en superposant l’éphémère République de Sàlo (5) au livre « Les 120 journées de Sodome » de Sade). Nous avons à faire à un objet particulier, croisement entre la volonté de montrer de belles oeuvres d’art, quitte à déborder du cadre, et le souhait d’être tendance, en faisant preuve d’une transgression à base de sexe et de violence qui envahit nos écrans de cinéma et notre littérature depuis déjà longtemps. Nous sommes dans la lignée de l’exposition sur le « Nu masculin » présenté par le même musée, mais également, et c’est un point de vue personnel, dans la même dynamique que celle qui fait de Jeff Koons un artiste très côté (voir article sur ce blog). Comme renvoyés au rang de voyeurs, qui se donnent des frissons à bon compte sous prétexte d’Art, les visiteurs sont orientés vers des objets de transgression éculés (sexe/violence), car labourés encore et encore, et de plus en plus, par d’autres médias tels que le cinéma ou les jeux vidéo. Et se détournent de l’essence même de l’oeuvre de cet homme noir et absolu, sa pensée.

Donc, pour résumer :
– à voir pour la qualité des oeuvres
– tout en gardant une distance au propos

FB et CC

(1) Néologisme forgé par le psychiatre autrichien Richard VonKrafft-Ebing au XIXe siècle, centré sur la recherche du plaisir dans la souffrance, souvent liée à la sexualité.
(2) Extrait d’une interview d’Annie Le Brun « Ce genre d’influence est difficile à repérer. Au XIXe siècle personne ne se vante d’avoir lu Sade. Ses livres n’existent qu’en édition clandestine. Pourtant, Füssli à Londres ou Goya à Bordeaux – deux artistes présents dans l’exposition- ont pu le lire ». Nous sommes dans l’à peu près. (source : Beaux Arts Editions, « Sade, attaquer le soleil », p. 4)
(3) Je dirais en incise qu’il est vraiment dommage que l’histoire de l’art soit une discipline distincte de l’histoire au sens large du terme, cette dichotomie conduisant à des contresens comme celui-là.
(4) Etymologiquement « Esclave qui vient d’être libéré ».
(5) Ephémère République fasciste fondée en Italie en 1943 par Mussolini jusqu’en 1945, durcissant notablement la politique menée jusque-là dans le pays.