Cinémas – Tod BROWNING : Freaks, la monstrueuse parade (1932)

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Ce billet est dédicacé à Joy Sorman.

Je m’attaque ce soir à un film qui est devenu un classique parmi les classiques, après avoir provoqué un scandale immense à sa sortie, scandale justifié, comme nous l’allons montrer.

Tod Browning (1880-1962) est un homme de cinéma américain, qui a réalisé nombre de films muets à partir des années 1915-1920, au moment où le cinéma émergeait aux Etats-Unis ; il croisera notamment dans son existence les parcours de D. W. Griffith, de Lionel Barrymore et d’Irving Thalberg, patron d’Universal, un des premiers grands studios de cinéma américain, toutes figures tutélaires des débuts du septième art outre-Atlantique.

Parmi les thèmes récurrents des oeuvres de Tod Browning, univers macabres et tératologie arrivent au premier plan ; il n’est pas étonnant que ses acteurs de prédilection soient les figures emblématiques des films d’horreur de l’époque, Lon Chaney en premier lieu, Bela Lugosi (1), qui s’inscrivent parfaitement dans son type de récit (quelles « gueules », vous avouerez !).

Lon Chaney dans "Le Talion" de Tod Browning

Lon Chaney dans « Le Talion » de Tod Browning

Bela Lugosi, dans "Dracula de Tod Browning

Bela Lugosi, dans « Dracula » de Tod Browning

Nous sommes dans une époque de grande liberté, où le cinéma peut aborder à peu près tous les thèmes qu’il souhaite et les filmer comme il veut, sans qu’un censeur soit de la partie. Les règles de bienséance de l’Hollywood de l’après-guerre ne sont pas encore passées par là. La sortie de « Freaks » en 1932, se situe dans cette période et le réalisateur pousse son propos, dans ce film, jusqu’à un climax d’après moi jamais atteint sur le sujet depuis.

Au début du récit, un bonimenteur conduit des spectateurs vers une vitrine où se trouve une créature a priori repoussante – que nous ne verrons qu’à la fin, mais nous comprenons d’après les réactions d’horreur qu’il s’agit bien de cela – et entreprend de conter son histoire. Nous sommes alors ramenés en flash back, vers l’histoire de Cléopâtre, une accorte acrobate blonde (jolie allitération, non ?), et du cirque dans lequel elle travaille. A la différence de ce que nous connaissons actuellement, celui-ci abrite, en plus des classiques dompteur d’otarie, hercule et clown, des êtres « dégénérés », homme tronc, homme sans jambes, femme sans bras, soeurs siamoises, femme à barbe, nains et « idiots » physiquement difformes (2), qui exécutent différents numéros. Nous sommes à la croisée d’une fête foraine et d’un cirque.

Ce que Tod Browning implante ici, c’est un microcosme bizarre qui arrive à se forger un vécu commun, malgré certaines intolérances de surface. Tous sont des être humains qui, malgré leurs degrés d’infirmité éventuels, créent une vie collective, faite d’échanges et de sentiments. Abrités par la figure tutélaire de Mme Terallini, qui veille sur tous, et surtout sur les plus démunis, qu’elle nomme « ses enfants », invoquant même l’amour universel de Dieu, ils trouvent une place dans ce monde qui ne les attendait pas et nous pourrions même nous demander si nous ne sommes pas face à une allégorie de l’Humanité toute entière, un univers peuplé d’êtres différents qui font commerce, sous l’égide d’une divinité, ici la propriétaire du cirque. Cela donne lieu à diverses scènes où humains « normaux » et « monstres », qui en deviennent presque naturelles ; je dis « presque » car je suis persuadée que le cinéaste ne perd jamais de vue le côté transgressif de son propos. Insistant à peine plus que nécessaire sur une jeune femme attablée autour d’un verre, discutant avec son compagnon, jusque-là rien que de normal, jusqu’à ce qu’elle saisisse son verre avec les pieds ; ou sur cette scène où l’homme tronc allume seul une cigarette. Il y a de la fascination chez l’auteur, qu’il cherche à cacher au creux d’une intrigue banalisée, mais cela ne nous trompe pas. Il garde la conscience de la différence tout au long de son film, jusqu’à l’épisode final, qui montre bien que nous sommes dans un film de monstres qui ne sont pas comme nous et que nous n’acceptons pas.

Ayant planté ce décor un peu particulier, le cinéaste déroule une histoire assez classique dans sa structure, mais qui prend un relief particulier du fait de la nature des protagonistes. C’est le récit de couples qui se font et se défont, Hans et Frieda, deux nains, qui s’aiment jusqu’à ce que s’immisce entre eux la belle Cléopâtre, femme sans scrupules, qui, acoquinée avec Hercule, va séduire Hans jusqu’à l’épouser, puis essayer de le tuer pour récupérer l’héritage. Mais elle transgresse ainsi tous les codes…

La trame reprend les motifs habituels du film noir américain, préméditation d’un meurtre crapuleux, centré sur une « garce » comme les affectionne le cinéma, vénale et vénéneuse et vengeance des « gentils ». Mais ici, noir c’est noir et ce dernier épisode sera particulièrement atroce.

Je pense qu’il faut, pour comprendre cette oeuvre, la replacer dans son contexte historique. La grande crise de 1929 a touché le pays de plein fouet, ruinant des millions de gens et plongeant le pays et ses habitants dans une profonde dépression. Dans des proportions mineures, la Première Guerre Mondiale, qui a plutôt décimé l’Europe, mais a laissé plus de 100 000 morts et 200 000 blessés aux Etats-Unis, n’est pas si loin que cela. Ces facteurs expliquent sûrement en partie la noirceur de l’oeuvre.

Pour autant, c’est une grande leçon d’humanité que nous donne ici Tod Browning, solidarité infaillible entre démunis, justice faite et amour triomphant, peu importe le physique.

C’est un film improbable, croisement contre-nature d’une intrigue charpentée sur les fondements classiques du genre noir, mais qui donne voix et vie à toute une population d’habitude invisible. Et je ferais une remarque un peu acide à ce sujet : nous parlons depuis quelque temps de « Diversité », c’est devenu le credo des entreprises, notamment, inclure et promouvoir la différence… Et pourtant, dans le cinéma, que nous en sommes loin et combien de leçons nous aurions à prendre de cette oeuvre hors du commun…

A voir absolument, vous l’aurez compris

FB

(1) Auquel Tim Burton a rendu hommage dans un film de 1995, « Ed Wood », sous les traits de Martin Landau.
(2) Vous m’excuserez de ne pas utiliser le langage politiquement correct actuel, qui voudrait qu’en renommant une chose ou un être il soit comme renouvelé, comme par exemple un « nain » qui deviendrait une « personne de petite taille ». Mais cela s’appelle faire fi de la cause et se focaliser sur la conséquence, et je n’y crois pas. De plus, je me place dans le contexte du film qui n’était pas encore pris dans ces contraintes bien pensantes… (Et toc !😉 )